Compositeurs contemporains

Philip Glass (1937- ), compositeur américain

Philip Glass
Philip Glass

Outre des études de mathématiques à l'Université de Chicago, Philip Glass a poursuivi sa formation musicale à la célèbre Julliard School. Il s'est également perfectionné à Paris, entre 1964 et 1966, dans la classe de Mademoiselle Boulanger, une dame qui a toute une histoire que je vous conterai sans doute un jour. De l'aveu de Glass, elle lui a au moins appris une chose, c'est qu'on pouvait sortir de la "Julliard" sans un bagage technique suffisant. C'est à Paris que Glass a fait la connaissance de la musique classique indienne, ce qui le mènera à une rencontre déterminante avec le grand sitariste, Ravi Shankar.

J'ai rapporté, par ailleurs, l'étrange similitude entre les trajectoires initialement empruntées par Steve Reich et Philip Glass. L'un comme l'autre ont très tôt abandonné l'écriture sérielle pour adopter un minimalisme pur et dur. On notera, à cet égard, les similitudes entre "Music for 18 Instruments" de Reich et l'œuvre tout aussi emblématique de Glass Music in Twelve Parts, dont la durée, ad libitum, peut atteindre 4 heures selon que l'on joue ou non les reprises : c'est l'endurance des interprètes qui décide !

Il est juste de préciser que les œuvres de cette première manière (1967-1974) n'étaient pas destinées à une écoute religieuse, par des spectateurs assis en rangs d'oignons, mais que la représentation autorisait de circuler librement, comme on le ferait dans un musée. Tout au début, la manœuvre était facilitée par l'absence de cohue : les concerts se déroulaient au quatrième étage d'un immeuble désaffecté et rassemblaient une poignée d'auditeurs fidèles, plus quelques égarés dont il ne restait rien à la fin du concert. Ce fut l'époque des vaches maigres où, pour subsister et en particulier pour rétribuer les musiciens du petit ensemble qu'il avait fondé, Glass devait cumuler les métiers les plus divers : plombier, chauffeur de taxi ou déménageur.

Glass a rencontré ses premiers succès à la scène, en particulier lors des spectacles montés par la Compagnie théâtrale "Mabou Mines" installée à New York City (Music for Voices). Toutefois, c'est le Festival d'Avignon qui l'a révélé au monde entier en produisant l'œuvre théâtrale qu'il lui avait commandée. En collaboration avec le metteur en scène Bob Wilson, Glass écrivit Einstein on the Beach (1976) qui le propulsa à l'avant-plan. Dans cette oeuvre qui restera dans les annales, les deux comparses se sont ingéniés à brouiller les pistes en proposant un (non)opéra de 5 heures, sans intrigue, sans dialogues structurés et sans rapport véritable avec le titre. Le chant alterne solfiation, comptage cadencé de un à huit et références diverses à l'actualité du moment, en particulier aux actes du procès de Patricia Hurst. L'œuvre fut reçue, comme toutes les œuvres révolutionnaires, par des ovations et des huées. Elle fit cependant bientôt le tour du monde en passant par notre Théâtre de la Monnaie, bien moins frileux à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui. Une recréation a eu lieu à Montpellier, en 2012, dont vous trouverez des échos ici.

Trente ans après sa sortie, "Einstein" a conservé son pouvoir d'impact, preuve s'il en fallait que l'oeuvre n'avait rien d'une provocation gratuite. Elle a été enregistrée deux fois et bizarrement il semble plus simple de se procurer l'ancienne version CBS que la version Nonesuch, plus récente. Sauf si vous êtes sujet(te) aux crises d'épilepsie, explorez les diverses plages sans vous décourager : au début, il se peut que vous soyez déconcerté d'où, pour davantage de sécurité, commencez par The Bed Aria et enchaînez avec Knee 1. Si tout se passe comme je l'espère, vous commencerez à réaliser qu'il s'agit effectivement d'un des chefs-d'œuvre du 20ème siècle.

Le succès planétaire d'Einstein a marqué le début de la reconnaissance internationale de Glass qui a poursuivi avec deux autres opéras importants. "Einstein" (1976) n'est, en effet, que le premier volet d'une trilogie consacrée à trois personnages historiques qui, outre la science, incarnent la Paix (Gandhi) Satyagraha (1980) et la Religion (Akhenaton) Akhnaten (1983). En ce qui concerne ces deux dernières oeuvres, vous pouvez faire confiance aux anciens enregistrements CBS mais sachez que Satyagraha a été réenregistré récemment.

C'est à dessein que j'ai mentionné les dates de composition de ces trois oeuvres. Aucun compositeur n'a, à ma connaissance, écrit en si peu de temps trois opéras aussi dissemblables qui renouvellent le genre, chacun à sa manière. Cette remarque soulève un authentique paradoxe : si Glass est considéré outre-Atlantique comme un des artistes les plus influents de la deuxième moitié du 20ème siècle, la vieille Europe, et singulièrement la France, le voit comme un usurpateur qui écrit sempiternellement la même musique pour supermarchés. C'est d'autant plus injuste et ridicule qu'on n'entend jamais "Einstein" au Maxi-Carrefour, entre deux réclames du jour. Observez qu'à la même époque (1982), Glass écrivit The Photographer, une pièce de théâtre musical, qui dira encore que Glass se répète ?

Il me semble nécessaire d'expliquer comment on a pu arriver à un malentendu de cette taille. Il est exact que Glass a été, en un certain sens, victime de son succès foudroyant. Il s'est très vite trouvé confronté à un nombre énorme de commandes qu'il ne pouvait honorer sans parfois bâcler. Il aurait pu en refuser certaines et, d'un point de vue artistique, il aurait probablement dû le faire mais il ne l'a pas fait. Beaucoup d'observateurs ont critiqué qu'une démarche commerciale ait pu prendre le pas sur les exigences artistiques. L'artiste a cependant plus d'une fois fait remarquer que, mises à part des bourses d'études, il n'a jamais reçu la moindre aide officielle ni reçu de prix important (Grawemeyer ou Pulitzer).

Il est cependant exact que si l'on choisit, au hasard, un enregistrement de musique de Glass, la probabilité est loin d'être nulle de tomber sur une œuvre faible qui n'est tout simplement pas digne de lui. On lui reproche, en particulier, d'abuser des successions d'arpèges (accords dont on fait entendre successivement toutes les notes) comme remplissage harmonique. Utilisé avec parcimonie, le procédé crée une atmosphère hypnotique prenante (Prophecies) mais utilisé avec entêtement, il peut devenir un tic d'écriture agaçant. On l'aura compris : avec Glass, le choix de l'œuvre est sensible !

Le catalogue de ses œuvres est immense :

  • Les œuvres de la première manière (1967-1974) ont été écrites pour le Philip Glass Ensemble et elles ont fait l'objet de rééditions : Music in Twelve Parts, Music with Changing Parts, Music in similar Motion, Another Look at Harmony, etc ... . Cette formule instrumentale alimente le répertoire de l'ensemble Philip Glass lorsqu'il part en tournées internationales ou qu'il accompagne des spectacles de danse moderne (Dances 4, pour orgue solo, 600 Lines, In the upper Room).
  • Quantité d'oeuvres pour clavier que le compositeur joue en récital (Glassworks, Metamorphosis 1, Etudes). Les deux cahiers d'études sont à présent disponibles sous les doigts experts de Maki Namekawa (Etude n°16, qui résume bien le credo artistique du compositeur), un double CD absolument recommandable.
  • Des mélodies telle, Open the Kingdom, extraite des Songs from liquid Days (magique !).
  • Dix symphonies, à ce jour, dont vous retiendrez en priorité les numéros, n° 3, n° 5, n° 7, n° 8 et n°9 (La 10ème est une oeuvre mineure composée à la demande de l'Orchestre des Jeunes de France, et proposant le recyclage d'un matériau antérieur "Los Paisajes del Rio" lui-même destiné à l'expo de Saragosse en 2008). La 5ème, "Requiem, Bardo, Nirmanakaya (1999)" est de loin la plus ambitieuse : écrite pour soli chœurs et orchestre, elle dure 100 minutes. Le fait qu'elle résulte d'une commande conjointe des Festivals de Salzbourg et des Flandres, indique le degré d'estime dont jouit le compositeur en certains hauts lieux. Elle fut créée, en plein air, à Gand, en septembre 1999, en présence du compositeur et de votre serviteur qui ne pouvait manquer un tel événement. Le feu d'artifice qui a suivi était compris dans le prix, c'est-à-dire gratuit, heureuse Flandre. L'oeuvre symphonique de Glass comprend également des pièces isolées, telles The Light et Itaipu dont l'immense finale est véritablement grandiose !
  • Une dizaine de concertos pour divers instruments solistes d'où émerge le 1er Concerto pour violon, magnifiquement enregistré, en son temps, par Gidon Kremer. Il existe un Concerto n°2, moins réussi et curieusement sous-titré, The american four Seasons. Voici encore le beau Concerto pour clavecin, qui mériterait une interprétation plus engagée, le 1er Concerto pour violoncelle et le finale enjoué du 1er Concerto pour piano "Tirol".
  • Cinq quatuors à cordes dont l'intégrale vient d'être enregistrée par le Quatuor Smith. Notez que le Quatuor n°1 est à peu près tout ce qui (nous) reste de la période d'études de Glass. Les quatuors 2 à 5 avaient déjà été gravés par le célèbre Quatuor Kronos.
  • Le genre de prédilection de Glass demeure l'opéra et les solutions qu'il a proposées à l'éternel problème de la déclamation scénique sont nombreuses, ingénieuses et variées. Outre la trilogie qui lui a valu la gloire, Glass a écrit en tout une bonne vingtaine d'opéras dont certains sont plutôt des opéras de chambre : Hydrogen Jukebox - encore un changement de climat complet ! - , White Raven , In the penal Colony, A Madrigal Opera, The Civil Wars, The Voyage, Monsters of Grace - une franche réussite, en particulier au niveau de la conduite du chant - , la trilogie d'après Cocteau (Orphée, La Belle et la Bête et surtout Les Enfants Terribles, un chef-d'oeuvre). Il arrive que certains opéras écrits dans l'urgence d'une commande déparent la qualité de l'ensemble. Je me suis déplacé en 2002 jusqu'au Théâtre Barbican de Londres pour assister à la création de Galileo Galilei et j'ai été déçu. Les derniers opéras en date, Kepler, Appomattox, The perfect American et surtout Waiting for the Barbarians , sont, heureusement, d'une bien meilleure veine. On le constate, la matière ne manque pas, malheureusement les interprétations ne sont pas toujours idéales.

Glass excelle dans le mélange des genres et cette activité lucrative est sans doute à la source de bien des réticences que lui manifestent des collègues envieux. Il n'y a pourtant aucune honte à prendre plaisir à l'écoute de ces petites merveilles qui ont pour noms, The Book of Longing (en collaboration avec Leonard Cohen), Passages (en collaboration avec Ravi Shankar), Aguas de Amazonia (en collaboration avec le groupe brésilien Uakti) ou Orion, cette dernière oeuvre mettant en scène quelques musiciens issus de la "Word Music", triés sur le volet.

Glass arrondit également ses fins de mois en écrivant beaucoup pour le cinéma (The Hours - étalant une nostalgie simple mais éloquente - , The Illusionist, The secret Agent, Kundun). La trilogie des "Qatsi", trois films réalisés par le cinéaste Godfrey Reggio est célèbre, dans cet ordre : Powaqqatsi, Koyaanisqatsi et Naqoyaqatsi. Le grand violoncelliste, Yo-Yo Ma, a prêté son concours à cet enregistrement.

Toutes les musiques de films signées "Glass" ne sont pas de cette qualité : Glass a fondé un studio à New York qui fonctionne comme un atelier où des nègres remplissent des partitions à la manière du Maître, le talent en moins. Il serait bien avisé d'exercer davantage son esprit critique mais de toute évidence, il manque de temps pour le faire.

Un site officiel tient à jour la progression du catalogue de cet artiste hyperactif. Une "Glass engine" a longtemps permis de parcourir son oeuvre mais je n'en trouve plus trace aujourd'hui !

La musique de Glass compte parmi celles les plus jouées de par le monde. De grandes maisons d'opéra, à commencer par le Met de New York montent ses œuvres. L'histoire nous dira quelle place il convient de réserver à ce pur produit de la culture nord-américaine.