Compositeurs contemporains

John (Coolidge) Adams (1947- ), compositeur américain

John Adams
John Adams

John Adams apparaît comme le chef de file de l'école américaine. Précisons de la côte Ouest, afin de ne pas faire d'ombre aux collègues de la côte Est, Steve Reich et Philip Glass.

Il a étudié la composition à l’Université de Harvard où il a naturellement subi le dogme sériel. Le Quintette à clavier, écrit en 1970 et jamais publié, est un rare témoin de cette époque. De son propre aveu, Adams s’est ennuyé à cette école où l'on passait son temps à compter jusqu’à 12 en analysant les oeuvres de Webern et où l'on imprimait des partitions comme on publierait des comptes rendus scientifiques. Comprenant que le sérialisme était impuissant à véhiculer la dose d'optimisme qu'il portait en lui, il a cherché à s’en évader, tâtonnant dans plusieurs directions.

Un temps séduit par les théories de John Cage, libertaire militant qui préconisait de faire de la musique avec tout ce qui lui tombait sous la main, y compris du silence, il a vite réalisé que cette culture du son banal ne construisait pas l’univers dont il rêvait. Adams a également tâté de la musique électronique, mixée en studio. A cette fin, il a participé à la construction d’un synthétiseur analogique qu’il a mis à l'épreuve dans quelques œuvres : Heavy Metal (1971), Studebaker Love Music (1976), Onyx (1976), Light Over Water (1983) et Hoodoo Zephyr (1992). Les dates de composition sont mentionnées pour vous rappeler qu’Adams est épisodiquement revenu à ce mode d’écriture.

C’est finalement le mouvement minimaliste, initié par Terry Riley et porté à son meilleur niveau par Steve Reich et Philip Glass, qui lui a ouvert sa voie. Il a été attiré par l'irrésistible pulsation rythmique de cette musique et par son caractère clairement modal.

Certains commentateurs ont classé, de ce fait, Adams parmi les minimalistes de la deuxième génération mais l'intéressé a refusé cette étiquette qu'il jugeait réductrice. S'il est vrai que les pièces écrites vers 1977, Shaker Loops, Phrygian Gates et China Gates, recourent à des décalages mélodiques et rythmiques, typiques de l'esthétique répétitive, il est tout aussi vrai que le compositeur a très vite réintroduit une forme de complexité dans sa musique, soignant l'instrumentation, l'orchestration et les développements de la progression narrative.

Le catalogue des œuvres d’Adams, toujours en évolution, est vaste et original. N’y cherchez pas neuf symphonies, des concertos, des sonates ou des quatuors : Adams écrit des pièces singulières dont chacune possède sa personnalité propre. L’inventaire qui suit propose quelques exemples significatifs :

  • Christian Zeal and Activity (1973), présente dix minutes de musique planante sur fond de … prédication évangélique préenregistrée. N'espérez pas un chef-d'oeuvre, c'est juste un clin d'oeil, on ne peut plus américain.
  • Shaker Loops (1978), initialement prévue pour septuor à cordes (3 violons, un alto, 2 violoncelles et une contrebasse), est la première œuvre importante d’Adams quittant le sérialisme. Elle sera ultérieurement transcrite pour orchestre à cordes et c’est la version que l’on entend généralement. Elle est clairement d'essence minimaliste : chaque instrument se voit confier un motif périodique couvrant un nombre de temps différents. Les déphasages résultants, mélodiques et rythmiques, contribuent à l’effet cherché.
  • Harmonium (1980–81), pour choeur et orchestre est le premier grand succès d’Adams dans son pays. Cette oeuvre réserve un traitement particulier au choeur, l'intégrant littéralement à l'orchestre.
  • Grand Pianola Music (1982) rassemble efficacement quelques clichés accumulés au cours des deux derniers siècles, les refondant en un patchwork "made in USA". Tout y passe : deux pianos qui se font concurrence, des choristes vocalisants, des sirènes hurlantes, des cuivres wagnériens, des accords parfaits et des cascades de gammes venant tout droit du concerto l’Empereur (le 5ème) de Beethoven. Aucune autre œuvre d’Adams n’incarne mieux le "kitch" américain, qu’il disait avoir hérité d'Aaron Copland (1900-1990) et surtout de Leonard Bernstein (1918-1990). Cet essai fut diversement apprécié et jamais réitéré.
  • Harmonielehre (1984–85), s'inspire à distance (de l'étude) du traité éponyme d'Arnold Schönberg, décrivant, aux dires de l'auteur, sa conception de l'harmonie universelle. Il est plus probable que vous n'y verrez rien de tout cela sinon une belle fresque qui rappelle, par moments, l'atmosphère baignant Harmonium.
  • Short Ride in a Fast Machine (1986), est une pièce exubérante pour grand orchestre. On a dit qu'elle mariait avec bonheur les meilleurs éléments du minimalisme à une science de l'orchestration dont on n'avait plus connu d'exemple depuis Ravel.
  • Fearful Symmetries (1988) est une oeuvre étonnante, entretenant, pendant 28 minutes, une pulsation rythmique qui ne faiblit pas. Ce tourbillon sonore a donné, au chef français, René Bosc, l'idée originale de projeter, simultanément, sur écran géant, de courts extraits de films de Buster Keaton, mis bouts à bouts. La surexcitation burlesque de Keaton a été parfaitement synchronisée avec la musique, par le frère du chef, Jérôme Bosc, un expert en assemblages vidéo. Ce montage hilarant, créé au Festival de Radio France (Montpellier), en juillet 2006, est à consommer sans modération !
  • The Wound-Dresser (1989) est un cycle de mélodies sur des poèmes de Walt Whitman.
  • Chamber Symphony (1992), une commande de la Gerbode Foundation of San Francisco, revendique un lien de filiation (tonalité et instrumentation) avec la Symphonie de chambre, opus 9 d'Arnold Schönberg. A l'effectif Schönbergien ont été ajoutés synthétiseur, trombone, tambour et trompette. Le résultat livre une des partitions les plus agressives de l'auteur. Il a déclaré avoir été inspiré par la fébrilité de la musique typique des dessins animés que son fils avait l'habitude de regarder à la télévision. La pièce lui est d'ailleurs dédiée mais personne ne sait s'il l'a appréciée. Ne confondez pas cette oeuvre avec Son of Chamber Music (2008).
  • Le Concerto pour violon (1993) est une de ses oeuvres les plus jouées : Gidon Kremer, Vadim Repin, Robert McDuffie, Midori (Goto) et Leila Josefowicz - excusez du peu - l'ont mis à leur répertoire. Il se termine sur une sorte de mouvement perpétuel en ostinato évoquant un lointain passé baroque.
  • Le Concerto pour piano "Century Rolls" (1996) fut composé à la demande du pianiste Emanuel Ax qui l'a, évidemment, créé.
  • Naïve and sentimental music (1998).
  • El Nino (2000) est un oratorio sacré, un genre peu pratiqué actuellement. The Gospel according to the other Mary lui répond 12 ans plus tard dans un style plus aggressif.
  • On the Transmigration of Souls (2002) est une pièce chorale commémorant les événements du 11 septembre 2001. A ce titre, elle ne pouvait manquer la Médaille Pullitzer, patriotisme oblige. Adams avait déjà reçu, à deux reprises, cette récompense suprême : pour Nixon in China, en 1989, et pour El Dorado, en 1998. C’est le record actuel.
  • My Father Knew Charles Ives (2003) est un clin d'oeil autobiographique à la mémoire du compositeur américain le plus influent du début du 20ème siècle. Adams a repris les manies de son modèle, typiquement un départ on ne peut plus inoffensif, débouchant, au final, sur une cacophonie minutieusement réglée.
  • The Dharma at Big Sur (2003) est un concerto pour violon électrique et orchestre où le compositeur recourt aux intervalles purs, plutôt qu'au tempérament égal. Cette pièce est une commande du ... Disney Hall de Los Angeles.
  • City noir (2009), est une oeuvre récente qui synthétise les influences cinématographiques de l'auteur.
  • Absolute Jest (2012) intègre avec un réel bonheur un matériau largement Beethovenien, en particulier l'essence des derniers quatuors du Maître : le procédé peut paraître facile mais à ce degré de perfection, il construit une oeuvre autonome et fascinante.
  • Scheherazade-2 (2015) s'impose comme un deuxième Concerto pour violon, créé et enregistré dans la foulée par Leila Josefowicz.

Ce n’est pas vraiment un hasard si la liste précédente ne mentionne que des oeuvres orchestrales. Adams a, en effet, peu écrit pour les formations de chambre et pour le piano solo. Mentionnons cependant John's Book of Alleged Dances, une suite de danses pour quatuor à cordes, écrites à l'invitation du Quatuor Kronos et Gnarly Button, une œuvre superbe où la clarinette, instrument de prédilection d'Adams, se taille la part du lion (Le compositeur a effectivement joué de cet instrument dans les rangs de l'Orchestre de Boston). Vous noterez, au passage, l'hommage à Stravinsky. Un Quatuor à cordes en deux mouvements a vu le jour en 2008.

Phrygian et China Gates (1977), Hallelujah Junction (1996) et American Berserk (2001) font partie des rares œuvres écrites pour le piano.

L'opéra adamsien

Enfin, Adams excelle à la scène. C’est d’ailleurs un opéra, Nixon in China (1987), qui l'a révélé au monde entier. Ce titre étrange se réfère bel et bien à la visite que le président Richard Nixon a faite à Mao Tsé Toung en 1972, afin de tenter un dégel des relations avec la Chine. Grâce à Youtube, vous pouvez assister, en différé, à l'arrivée du président sur le sol chinois, accueilli par le ministre Chou en Lai. Le scénario, écrit par Alice Goodman, est un brin idéalisé et la musique est presque trop belle pour ce qui s'avérera un non-événement. Adams a inexplicablement réservé un superbe grand air lyrique à Jiang Qing (Mme Mao). On la connaissait pourtant, depuis son procès de 1981, comme la "Chef de la bande des Quatre" et l'instigatrice d'une révolution culturelle ayant persécuté 729 511 personnes et trucidé 34 800 d'entre elles (rien n'est plus précis qu'un boulier compteur chinois). Si vous répugnez à écouter l'opéra dans son intégralité, vous auriez tort, sachez qu'il en existe un digest purement orchestral, une suite d'orchestre comme on dit, baptisée Chairman Dances. Qui ne se laisse pas emporter par ce feu d'artifices de couleurs et de rythmes, a peu de chances d'adhérer au monde sonore d'Adams.

Après Nixon, Adams a écrit un autre opéra puisant dans l'actualité récente. The Death of Klinghoffer (1991) est une commande de l'opéra de la Monnaie à Bruxelles. Il se réfère à la prise d'otages de l'Achille Lauro, en 1984, et au meurtre de Léon Klinghoffer, cadrés dans la perspective du conflit israélo-palestinien. Chaque camp est représenté par un chœur et les deux se font face dans un style hiératique. Par son sujet ultra-sensible, l’œuvre n’a jamais cessé de susciter des polémiques extra-musicales qui ont perturbé son parcours artistique.

Note. On peut légitimement se demander s'il est opportun d'idéaliser, sur scène, des personnages qui font acte de terrorisme. On peut certainement comprendre que les filles de Léon Klinghoffer, Lisa et Ilsa, aient souhaité protester contre l'idée de mettre en scène le meurtre de leur père mais, curieusement, ce n'est pas la substance de leur lettre ouverte au New York Times, qui se contente de taxer, sans nuance, l'œuvre d'antisémitisme. Aux Etats-Unis, la communauté juive, aussi influente que susceptible, a pris le relais, utilisant tous les moyens disponibles pour censurer l'oeuvre. L'annulation d’une représentation à Boston en 2001 est une des plus spectaculaires péripéties en date. J'étais présent à la création de l'œuvre et j'avoue qu'à aucun moment, je n'ai été choqué par le traitement du sujet dont personne ne conteste, par ailleurs, le caractère dramatique. C'est d'ailleurs la bonne foi des auteurs (compositeur, librettiste et metteur en scène) qu'a plaidé Conrad Cummings, professeur à l'Oberlin College, dans une réponse au même New York Times. Le MET a ouvert sa saison 2014-2015 avec Klinghoffer et les protestations de la communauté juive américaine ont repris de plus belle, apparemment imperméable à cette idée que l'oeuvre pourrait être impartiale, ce qu'elle est effectivement.

Doctor Atomic (2005) évoque les participations des physiciens Robert Oppenheimer et Edward Teller (rôles confiés, respectivement, à des voix de baryton et de basse) à la conception de la première bombe nucléaire. Le sujet devrait paraître aussi sensible que le précédent mais le fait est qu’il n'a pas suscité de polémique comparable. Un DVD live est paru en 2007.

A flowering Tree (2006) répond à une commande viennoise pour célébrer le 250ème anniversaire de la naissance Mozart. Il est écrit, pour cette raison, sur le modèle de La Flûte Enchantée et son argument est emprunté à un conte indien (des Indes, je précise).

Sans grande surprise, l’oeuvre d’Adams divise la critique entre "traditionalistes enthousiastes" et "progressistes grincheux" : les coupures de presse, se partageant entre dithyrambe et mépris, sont encore toutes chaudes. C'est souvent bon signe et, de fait, les détracteurs commencent à battre prudemment en retraite, sentant venir le moment où il leur sera difficile de camper sur leurs positions sans paraître ridicules. Adams partage en tous cas, avec Glass et Schnittke, le privilège d’être le compositeur actuellement en vie, le plus joué dans le monde. Si cela ne prouve rien quant à la qualité de sa musique, cela vaut bien un sondage, sans doute.