Tour du monde

Belgique

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Belgique

L'histoire désigne comme belges les provinces méridionales et catholiques, restées sous domination espagnole, lors du Traité de Westphalie (1648), alors que les Pays-Bas protestants obtinrent leur indépendance. La Belgique actuelle n'était pas officiellement née pour autant : il lui restait encore 182 années à regarder défiler, sur son territoire, les armées les plus diverses (espagnole, française, autrichienne, prussienne, anglaise et même hollandaise). Le dernier champ de bataille, Waterloo, fut le bon, qui vit bientôt naître cet improbable état-tampon, composé de 6.5 millions de néerlandophones, de 4.5 millions de francophones et de ... 75000 germanophones. Les flamands ne veulent pas être confondus avec les hollandais, les wallons avec les français et les germanophones avec les allemands : tous préfèrent encore vivre ensemble même si certains de leurs "dirigeants" voudraient les convaincre de renoncer à ce qu'ils considèrent comme une utopie voire une anomalie de l'histoire. On rétorquera que toute nation est, à sa façon, une anomalie de l'histoire : que peuvent avoir en commun des basques, des bretons et des alsaciens, sans parler des corses, qui ne parlent effectivement la langue d'Ile de France - pourtant imposée sous François 1er - que depuis un siècle, à peine.

Dans le meilleur des cas, cette Belgique a parié sur la diversité culturelle. Sa peinture a connu bien des heures de gloire, des primitifs flamands aux surréalistes wallons : Jan Van Eyck (1395-1441), Roger de la Pasture (1399-1464), James Ensor (1860-1949), Rik Wouters (1882-1916), Paul Delvaux (1897-1894) et René Magritte (1898-1967) et tant d'autres ... (Pour mémoire, Pieter Breughel l'Ancien est né hollandais tandis que Memling et Rubens sont nés allemands). Qu'en est-il de cette belle diversité en musique, voilà ce qui va nous occuper.

Tournai
Tournai

Notre histoire commence à Tournai où le moine Hucbald (environ 840-930) fut parmi les premiers à s'intéresser aux perspectives qu'offraient le traitement polyphonique des voix.

Son oeuvre théorique ne fut digérée et perfectionnée que très lentement et il fallut attendre 400 ans (!) pour que la Messe de Tournai, la plus ancienne messe polyphonique complète connue, voie le jour, vers 1335. Oeuvre collective et anonyme est de 30 ans antérieure à la célèbre Messe Nostre Dame, de Guillaume de Machaut (1300-1377). Son manuscrit est conservé à la bibliothèque de la cathédrale de Tournai.

L'âge d'or

L'âge d'or musical de ce pays - de ces contrées si vous préférez - coïncide avec la période de la haute Renaissance. Les musiciens les plus représentatifs appartenaient, à l'école dite franco-flamande mais l'appellation est passablement trompeuse dans la mesure où une majorité de compositeurs provenaient du Brabant, de la région de Liège et surtout du Hainaut.

Renaissance Franco-Flamande
Renaissance Franco-Flamande

Deux musiciens, Jean Chywogne, père et fils, ont porté le nom romanisé de Johannes Ciconia, entretenant une confusion seulement dissipée depuis la publication des travaux de Suzanne Clerckx : c'est bien le fils (1370-1412) qui a porté l'Ars Subtilior à un haut degré de perfection. Grand voyageur, il a séjourné activement dans les villes d'Avignon, de Padoue et de Venise. On n'a pas conservé beaucoup d'oeuvres de ce musicien mais elles sont d'une qualité rare, ce qui a motivé nombre d'excellents ensembles vocaux : Project Ars Nova, Mala Punica, Diabolus in Musica ou Huelgas (L'intégrale Huelgas, en 3 CD, est disponible chez Musique en Wallonie).

  • Jacob Obrecht
    Jacob Obrecht
    Guillaume Dufay (1400 Cambrai, Beersel ou Chimay ? -1474) - le plus grand musicien de l'époque (Rite majorem Jacobus) -, Gilles Binchois (1400 Mons ? -1460) (Dueil angoisseux), Jean Ockeghem (1420 Saint-Ghislain, tout près de Mons, - 1497) (Deo gratias) et Pierre de La Rue (1450 Tournai -1518) (Requiem , exigez l'ensemble Ars Nova !) furent autant de génies qui écrivirent une musique digne des cathédrales qui sortaient de terre. On ne sait quasiment rien de Hugo et Arnold de Lantins, actifs vers 1420. Sont-ils parents et originaires de la région de Liège ? Reconnaissons que la Missa Verbum Incarnatum d'Arnold de Lantins a beaucoup d'allure surtout lorsqu'elle est chantée avec cette perfection qui a toujours caractérisé la Capilla Flamenca (Ensemble hélas dissout, en 2013, suite à la disparition prématurée de son chef, Dirk Snellings).
  • Jacob Obrecht (1457-1505) (Missa Maria Zart) fut le seul flamand de souche à tenir un rang à égalité avec les précédents. Hans Memling, en personne, lui a tiré un portrait de toute beauté. Sauf erreur de ma part, ce fut la première fois qu'un musicien fut immortalisé par un peintre aussi fameux que lui. Johannes Tinctoris (1435-1511) (Missa Sine Nomine) et Jacques Arcadelt (1505-1568) (Da si felice sorte) se situent un peu en retrait par rapport à tous ces géants.

Les générations suivantes furent davantage flamandes : Adriaan Willaert (1490-1562), Jacob Clemens non Papa (1510-1555), Cyprien de Rore (1515-1565), Philippe de Monte (1521-1603) et Giaches de Wert (1535-1596).

Willaert est assurément celui qui parle le mieux à nos oreilles contemporaines : ayant fait l'essentiel de sa carrière en Italie, en particulier comme Maître de Chapelle à la Basilique Saint-Marc de Venise, il s'est montré autant à l'aise dans la construction polyphonique (Creator Omnium Deus) que dans la monodie accompagnée (A Quand' A Quand' Haveva Una Vicina). Il est l'auteur d'un tube, Vecchie letrose régulièrement joué en bis par les ensembles spécialisés.

Philippe de Monte et Giaches de Wert sont beaucoup moins connus, cependant les polyphonies du premier (Usquequo, Domine, oblivisceris me ?) et les madrigaux du second Ah, dolente partita méritent de revivre. La richesse matérielle mais aussi culturelle de la Flandre est bien illustrée par l'importance des éditeurs, Tielman Susato et Pierre Phalèse, dont les recueils de Dance(rie)s et autres Pavanes & Batailles ont fait le tour de l'Europe.

A la fin de la Haute Renaissance, Roland de Lassus (1532-1594), né à Mons, fut désormais bien seul en Hainaut (encore a-t-il beaucoup voyagé), témoin de l'extinction des feux d'une époque glorieuse. Des pièces légères (Eco, Chansons & Moresche) et des madrigaux (Bonjour, et puis, quelles nouvelles?, ici chanté par les King's Singers) égayèrent une oeuvre désormais bien trop austère pour son temps (Requiem, ici superbement interprété par l'inoubliable ensemble, Pro Cantione Antiqua). L'Europe musicale aspirait désormais à une toute autre conception du chant, qui a fini par venir d'Italie.

D'autres musiciens moins célèbres ont tardivement mis leur talent au service de cours étrangères. S'ils sortent de l'oubli aujourd'hui, c'est au zèle d'éditeurs belges qu'ils le doivent : les plus intéressants ont pour nom, Lambert De Sayve (1549-1614) (Messe pour le Sacre de l'empereur Matthias, Missa Dominus Regnavit), actif à Vienne, Philippe Rogier (1560-1596) (Missa Domine Dominus Noster) et Matheo Romero (Missa Bonae voluntatis) - de son vrai nom Mathieu Rosmarin (1575-1647) - , tous deux installés à Madrid.

Deux siècles plutôt miséreux

Le 17ème siècle a entériné le déclin des "franco-flamands" de tous bords et en Belgique, pire encore qu'en France, on ne s'est pas bousculé pour prendre la relève. Seuls Daniel Danielis (1635-1696) et Henri Du Mont (1610-1684) purent prétendre à une certaine notoriété, en Allemagne et en France, grâce à des motets que l'on commence à redécouvrir (Salve mi Jesu et O Panis Angelorum respectivement, servis ici par des interprètes en tous points excellents). Dumont compte parmi les premiers d'une longue liste de musiciens belges qui ont cherché gloire et fortune à Paris et ont éventuellement acquis la naturalisation dans leur pays d'adoption.

Les cousins Loeillet - tous deux nés à Gand et baptisés "Jean-Baptiste" - sont habituellement distingués par leur lieu d'élection, Londres (1680-1730) et Gand (1688-1720). Si vous n'en connaissez qu'un, il est probable qu'il s'agit du second nommé, célèbre pour ses Sonates pour flûte à bec. Cet autre CD propose des Sonates du Loeillet de Londres.

Quelques musiciens, certes pas des génies mais non négligeables pour autant, ont balisé l'époque (pré)classique : Joseph-Hector Fiocco (1703-1741) (Missa Solemnis), Henri-Jacques de Croes (1705-1786) (Motets), Jean-Noël Hamal (1709-1778), Charles-Joseph van Helmont (1715-1790) et Pieter Van Maldere (1729-1768), tous deux symphonistes de la chapelle royale (Symphonie, opus 5 n°1). Il est grand temps que les éditeurs se penchent sur l'oeuvre scandaleusement négligée de Hamal. J'ai en bonne place dans mes rayons son oratorio Juditha Triumphans et je ne peux imaginer un seul instant qu'une oeuvre de cette qualité soit restée sans lendemains dans sa production. Un enregistrement du Psaume In Exitu Israël a existé mais il a disparu des catalogues. Ses 4 opéras en patois liégeois, Li Voëge di Chôfontaine, Li Fiess di Hoût si Ploût, Li Ligeois egagî et les Ipocondes, ne sont pas près de revivre, faute de partitions complètes et de chanteurs aptes à les phraser.

La musique belge reprit quelques couleurs avec François-Joseph Gossec (1734-1829) (Grande Messe Des Morts) et André-Modeste Grétry (1741-1813), deux immigrants de valeur qui ont fait le bonheur d'une France musicale encore passablement anémique.

Dans le domaine de l'orgue, Nicolas Lemmens (1823-1881) (Fanfare) peut s'enorgueillir d'avoir formé deux éminents disciples français, Alexandre Guilmant (1845-1937) et Charles-Marie Widor (1837-1911). Il était le protégé du grand musicologue belge, François-Joseph Fétis (1784-1871), qui a lui aussi animé la vie musicale française jusqu'à ce que le Roi, Léopold 1er, le rappelle à Bruxelles, en 1832, afin qu'il y exerce ses talents au service du Conservatoire nouvellement créé.

Le renouveau, enfin

César Franck
César Franck

Un musicien d'exception, César Franck (1822-1890) - encore un immigrant - , va donner un sérieux coup de pouce au renouveau musical franco-belge. Franck fait partie de ces musiciens qu'on loue dans tous les cénacles musicaux mais, qu'au bilan, on joue rarement au concert, sauf quelques oeuvres, toujours les mêmes (Prélude, Choral & Fugue, Sonate pour violon & piano (La sonate de Franck !), Quintette à clavier (l'un des grands chefs-d'oeuvre du genre), Variations symphoniques, Symphonie en ré, plus quelques poèmes symphoniques. C'est trop peu ! Heureusement le CD est là qui commence à proposer l'essentiel de sa production habituellement négligée : Béatitudes, Rédemption, Les 7 dernières Paroles du Christ en Croix - oeuvre dont on ignorait l'existence jusqu'en 1955 - , Concerto pour piano n°2, Trio n°2, Quatuor à cordes (plages 1 à 4). Franck a sensibilisé la musique française aux valeurs anciennes et nouvelles, le contrepoint à la Bach, la modernité de Liszt et la conception cyclique héritée de Wagner. Son influence fut considérable.

L'état belge constitué en 1830, ses musiciens ont d'emblée illustré la bipolarité franco-flamande :

Joseph Jongen
Joseph Jongen
Peter Benoit
Peter Benoit
  • Peter Benoit (1834-1901) (3ème Fantaisie pour piano, Concerto pour piano, opus 43b, Concerto pour flûte, opus 43a, La Pacification de Gand, Requiem), père spirituel du Conservatoire royal d'Anvers, fut le premier chantre militant de la Flandre. Ambitieux, il s'installa un temps à Paris, espérant s'illustrer à l'Opéra de Paris. Il remporta le Prix de Rome (belge) en 1857 et voyagea en conséquence, puis il rentra au bercail. A partir de 1866, il activa le mouvement nationaliste flamand, n'écrivant plus que sur des textes écrits en langue vernaculaire. Son oratorio Lucifer passe pour une de ses plus grandes réussites mais aucun enregistrement ne semble disponible (Que fait la Communauté flamande ?). Je vous ai quand même trouvé De Schelde une oeuvre similaire d'excellente tenue. Benoit s'enlisa ensuite progressivement dans l'écriture d'oeuvres exigeant des ensembles vocaux de plus en plus énormes et destinées à être joué en plein air. Il simplifia son écriture en conséquence et tomba finalement dans une caricature de son art (Cantate Rubens (1877)). C'est dommage car, mieux utilisé, le nationalisme qui l'animait n'était pas dénué de raison : ne disait-il pas qu'un peuple ne parlant pas sa propre langue ne pouvait produire des types d’art mélodique originaux ? Toujours est-il que même en Flandres, on peine à redécouvrir la musique d'un artiste qui connaissait son métier et l'exerçait souvent de façon inspirée sinon judicieuse.
  • Les successeurs de Benoit sont tout aussi intéressants, qu'il s'agisse de ses élèves, Jan Blockx (1851-1912) et Lodewijk Mortelmans (1868-1952) (Morgenstemming) ou d'Arthur De Greef (1862-1940) (majestueuse Suite, pour orchestre, Concerto pour piano n°3), August de Boeck (1865-1937) (Symphonie - ici dans un scherzo à la russe, à découvrir ! - ), Paul Gilson (1865-1942) (La Mer, une oeuvre remarquable qui attend toujours une version de référence), Joseph Ryelandt (1870-1965) (Symphonie n°4 - à découvrir ! - ), Flor Alpaerts (1876-1954) (James Ensor), Arthur Meulemans (1884-1966) (Symphonie n°2) et Jef Van Hoof (1886-1959) (Suite symphonique n°1, Symphonie n°1). L'anversois Emmanuel Durlet (1893-1977) fut davantage qu'un grand pianiste apprécié, en son temps, pour son toucher d'une légèreté inimitable, il fut aussi compositeur. Voici réunies les deux facettes de son talent dans cette pièce d'une rare élégance (La Source dans les Ruines du Temple). Quelques enregistrements existent mais sauf celui paru chez Brillant ils sont difficiles d'accès.
  • De l'autre côté de la frontière linguistique, mis à part l'ardennais Emile Mathieu (1844-1932), n'ayant survécu que grâce à une ode au pays natal, Freyhir , et le hennuyer Adolphe Biarent (1871-1916) (remarquable Rapsodie wallonne, pour piano & orchestre, Sonate, pour violoncelle & piano), c'est la région liégeoise qui s'est montrée la plus riche en talents. Bien qu'ils ne furent compositeurs qu'accessoirement, il est impossible d'ignorer Henri Vieuxtemps (1820-1881) et Eugène Ysaye (1858-1931) : les Concertos pour violon du premier et les Sonates pour violon solo du second constituent une somme indispensable au répertoire de l'instrument. Un CD est également paru, chez Etcetera, proposant un Quintette et un Quatuor à cordes d'Ysaye. On se demande ce qu'on attend pour éditer le catalogue des oeuvres de Désiré Pâque (1867-1939) : sauf quelques Quatuors à cordes (ici le n°2 , enregistré chez Koch), et des Sonates pour piano enregistrées par Diane Andersen, tout nous fait défaut (Que fait la Communauté française ?). On ne déplorera jamais assez la disparition tragique et prématurée de Guillaume Lekeu (1870-1894), musicien hyperdoué et promis à un avenir radieux (Extrait de son oeuvre, intégralement enregistrée, voici le prélude d'Andromède , sa cantate pour le Prix de Rome). Le mélomane belge se console habituellement en se penchant sur l'oeuvre de Joseph Jongen (1873-1953) (Impressions d'Ardennes, la massive Symphonie Concertante ou la légère Sonatine ici sous les doigts experts de Diane Andersen, qui a enregistré toute l'oeuvre de Jongen, pour le label Pavane), sans doute le compositeur belge le plus enregistré. Armand Marsick (1877-1959) (La Source, opus 12), fut moins heureux, ne trouvant plus sa place, à partir de 1914, dans un monde musical en pleine mutation. Jean Rogister (1879-1964), artisan infatigable, complète le panorama liégeois de cette époque (Quatuors à cordes 2 & 6).

La génération suivante me pose quelques problèmes d'appréciation : je n'ai jamais pu manifester un intérêt soutenu pour les oeuvres de musiciens qu'on nous présentait naguère comme les plus représentatifs de l'école belge : Francis de Bourguignon (1890-1961), Maurice Schoemaker (1890-1964), Jean Absil (1893-1974), Fernand Quinet (1898-1971), Gérard Bertouille (1898-1981), André Souris (1899-1970), Marcel Poot (1901-1988), Gaston Brenta (1902-1969) et René Bernier (1905-1984) dont les oeuvres sont souvent datées et pire, vieillissent plutôt mal (Concerto pour piano de Marcel Poot, d'accord le son est mauvais mais la musique ne vaut guère mieux. Soyons justes, la Symphonie n°6 est d'un meilleur niveau). Je n'exclus nullement et je veux croire que la pénurie d'enregistrements de qualité altère mon jugement d'ensemble et de fait, un double CD consacré à des pages pour piano de Jean Absil, mérite votre attention.

La musique écrite par le compositeur wallon, Albert Huybrechts (1899-1938), est franchement plus intéressante (1er Quatuor à cordes, Chant d'Automne). Le label Cypres semble s'y intéresser et c'est tant mieux. Les flamands ont souvent préféré un romantisme tardif à un modernisme mal maîtrisé. Marinus de Jong (1891-1984), né tout juste de l'autre côté de la frontière néerlandaise, a fait toutes ses études et sa carrière en Belgique. C'est un musicien fort en thèmes qui connait ses classiques - Bach en particulier - et l'écoute de son 2ème Quatuor fait regretter qu'on ne se penche pas davantage sur son oeuvre (Voici encore le lied Morgenstond, rien de neuf (1923 !) mais rien à jeter). Godfried Devreese (1893-1972) (Quatuor à cordes), Willem Pelemans (1901-1991), Prosper van Eechaute (1904-1964) (1er Quatuor à cordes, dédié à Maurice Ravel) méritent une écoute attentive tout comme l'inattendu Daniel Sternefeld (1905-1986) (Symphonie n°1, Symphonie n°2) dont la carrière de chef a éclipsé celle pourtant brillante de compositeur.

L'immédiat après-guerre 40-45

Ernest van der Eyken (1913-2010) (Quatuor à cordes n°2), Victor Legley (1915-1994) (Quatuor à cordes), Willem Kersters (1929-1998) (Symphonie n°2), Frits Celis (1929) (Cantilena, Musica per undeci) - à découvrir et surtout à éditer ! - , Jacqueline Fontyn (1930) (Halo) et Frédéric Devreese (fils de Godfried, d'origine hollandaise) (1929- ) (Gemini) appartiennent tous à une école flamande peu novatrice mais extrêmement dynamique.

Karel Goeyvaerts
Karel Goeyvaerts
Henri Pousseur
Henri Pousseur

Deux musiciens, Karel Goeyvaerts (1923-1993) et Henri Pousseur (1929-2009), l'un flamand et l'autre wallon incarnent à nouveau la bipolarité belge, au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Ils eurent en commun d'épouser ostensiblement le courant sériel - voire même dans le cas de Pousseur d'en intégrer le noyau dur, aux côtés de Boulez et Stockhausen - à une époque où c'était le mode. Cependant l'immense culture qui les caractérisait, l'un et l'autre, méritait mieux qu'une éternelle expérimentation ne menant nulle part où s'arrêter et contempler. Une évolution survint très (trop ?) tardivement, à la fin de leur itinéraire musical respectif :

  • Voici trois oeuvres qui illustrent l'évolution du langage de Goeyvaerts : la Quatuor à clavier fait partie du paysage convenu de l'époque, le cycle des 5 Litanies est une oeuvre de transition qui annonce la dernière manière, incarnée par Aquarius, le grand chef-d'oeuvre de Karel Goeyvaerts. Dès 1975, Goeyvaerts s'intéressa au minimalisme américain qu'il arrangea à sa sauce, typiquement l'addition répétée d'éléments de complexité à chaque boucle . Les scènes successives d'Aquarius ont été publiées séparément, l'auteur étant convaincu que jamais l'oeuvre ne serait jouée. Il avait tort, elle a connu une création tardive dans sa ville natale d'Anvers (1993) puis elle fut reprise au Holland Festival, à Amsterdam. Minimaliste, chantée sur des paroles purement syllabiques et une musique quasiment tonale, l'oeuvre a de quoi surprendre et séduire.
  • A la mort de Goeyvaerts, Pousseur reprit sa chaire "en résidence" à l'Université de Leuven et il lui rendit hommage en composant Aquarius-Mémorial, une oeuvre en 4 parties (Les Litanies d'Icare, Danseurs gnidiens cherchant la Perle clémentine , Les Fouilles de Jérusona et Icare aux Jardins du Verseau) : si vous ne devez posséder qu'un seul enregistrement de Pousseur, c'est celui-là qu'il vous faut. Je vous préviens que je ne rembourse pas un achat qui ne vous satisferait pas : l'intransigeance des oeuvres de Pousseur (Mnemosyne 2) décourage habituellement beaucoup d'auditeurs potentiels mais c'était sans doute ce que l'artiste souhaitait, peu friand de succès faciles.
Aquarius
Aquarius
Aquarius-Mémorial
Aquarius-Mémorial

L'époque contemporaine

La génération suivante marque l'époque contemporaine, celle de musiciens aux esthétiques diverses et aux âges parfois fort différents mais qui demeurent actifs :

  • Pierre Bartholomée (1937), longtemps chef de l'OPL, n'a pas pu consacrer le temps qu'il aurait souhaité à l'écriture : aujourd'hui à la retraite, il rattrape le temps perdu, convaincant brillamment dans son récent Requiem .
  • Frédérik van Rossum (1939- ) séduit un large public dans un style néo-classique de très bon goût (Divertimento pour cordes). Contrairement à ce que pensent certains critiques musicaux, la démarche n'est pas aussi simple qu'elle pourrait paraître.
  • On réservera une place à part à Philippe Boesmans (1936), compositeur en résidence du Théâtre Royal de la Monnaie pour lequel il a de fait écrit plusieurs opéras (La Passion de Gilles (1983), Reigen (1993), Wintermärchen (1999), Julie (2005) et Yvonne, Princesse de Bourgogne (2009)). J'apprécie davantage les oeuvres instrumentales ou aux dimensions plus modestes (Trakl Lied, Concerto pour violon, Concerto pour piano, tous deux enregistrés chez Cypres) et les oeuvres récentes qui marquent un net adoucissement des contours (Chambres d'à côté et Capriccio pour deux pianos & orchestre - superbes ! ). Cet adoucissement est parfaitement sensible dans le nouvel opéra, Au Monde (2013), d'un musicien presqu'octogénaire, qui en revient à l'essentiel du chant expressif avec le bénéfice d'une instrumentation extrêmement raffinée.
  • Jean-Louis Robert (1948-1979), un élève de Pousseur nous a quitté alors qu'il semblait promis au plus bel avenir. Aquatilis est son oeuvre majeure et quel talent d'orchestrateur !

La musique belge la plus actuelle oscille assez normalement entre des tendances extrêmes :

  • Le belgo-canadien Michel Lysight (1958- ) milite en faveur du courant néo-tonal, y compris dans le cadre de son enseignement au Conservatoire Royal de Bruxelles. Il écrit en conséquence une musique rêveuse (Septentrion) ou optimiste, quasiment ludique (Chronographie III ).
  • Le maximalisme volontiers bruyant de Luc Brewaeys (1959), particulièrement audible dans sa 8ème Symphonie, m'irrite plus qu'il ne m'impressionne mais cela dit, c'est à vous de juger.
  • Jean-Luc Fafchamps (1960- ) est également un musicien difficile qui ne se cantonne heureusement pas dans l'expérimentation. Il est l'un des musiciens belges les plus joués (et écoutés !) au Festival Ars Musica de Bruxelles. Lettres Soufies vous posera sans doute davantage de problèmes d'écoute que Back to the Sound.
  • A l'opposé, les courbes mélodiques de Piet Swerts (1960- ) vous sembleront plus faciles (Symphonie n°2, Quatuor à cordes n°2). Je (re)précise que le fait qu'elles plaisent à un large public n'entraîne aucune conséquence dans une quelconque échelle de valeurs.
  • Nicolas Bolens (1963- ) est fort peu connu et cependant rien que l'écoute de Und Zuweilen donne envie d'en entendre davantage. Précisément voici un double CD qui répond aux attentes !
  • Benoit Mernier (1964- ) (Intonazione pour orchestre (plage 9), Missa Christi Regis Gentium, An die Nacht ou Frühlings Erwachen, une commande de la Monnaie à Bruxelles) est un des musiciens les plus attractifs de sa génération, sachant se tenir à égales distances des extrêmes.

La musique d'église flamande peut compter sur les talents de Johan Duijck (1954- ), pianiste et chef de choeur (Lauda Jerusalem) et de Willem Ceuleers (1962- ), un organiste qui ne craint pas d'écrire pour la voix, à l'ancienne (Passion selon St Jean et superbe Nomen mortis infame à 35 voix (!), écrit pour l'ensemble Huelgas).

Enfin, dans un tout autre domaine, il ne me paraît pas possible d'omettre le talent du compositeur flamand, Wim Mertens (1953- ), véritable surdoué de la mélodie, à qui on pardonnera d'avoir opté - comme son alter ego britannique Michael Nyman - pour les chemins lucratifs d'un postmodernisme que d'aucuns jugeront de pacotille. Un DVD a mis en boîte le concert du 25ème anniversaire de son ensemble, enregistré au Singel d'Anvers : qui résisterait aux charmes faciles de Secret Burning, Hedgehog's skin et surtout We are the thieves ? Quand plus rien ne va et que je suis las, j'écoute Mertens pas Boulez. Je ne devrais pas en faire état mais puisque c'est la vérité ... .

Interprètes belges

En pleine époque romantique, les violonistes belges se sont taillés une excellente réputation, exportant leur talent jusqu'en Russie. Entre Verviers, Liège et Bruxelles, s’est installée une véritable tradition qui a porté ses fruits pendant plus d'un siècle. André Robberechts (1797-1860) eut pour élève Charles de Bériot (1802-1870), qui enseigna à Henri Vieuxtemps (1820-1881), qui fit de même à Eugène Ysaye (1858-1931) ! A Paris, ce ne sont pas moins de quatre violonistes liégeois qui y furent professeurs : Lambert Massart, Martin-Pierre Marsick, Armand Parent et Joseph Debroux ! Mathieu Crickboom, Édouard Deru, Marcel Debot, Carlo van Neste, Alfred Dubois et, enfin, l'élève de ce dernier, l'illustre Arthur Grumiaux (1921-1986) complètent ce palmarès. L'école belge n'existe plus en tant que telle, sauf la famille Koch qui s'étend sur 4 générations (François-Henri, Henri-Emmanuel, Philippe et enfin, Laurence).

Le meilleur orchestre symphonique belge est assurément celui de Liège (OPRL) mais beaucoup d'orchestres à géométries variables se font et se défont au fur et à mesure des besoins du moment : ainsi l'orchestre rassemblé par Jos van Immerseel pour son excellent enregistrement des symphonies de Beethoven ou l'orchestre des Agréments fondé par Guy van Waas pour restituer des partitions oubliées des époques baroque et classique.

Ronald Van Spaendonck, clarinettiste, Marcel Ponseel, hautboïste, et Bernard Focroulle, organiste, comptent parmi les meilleurs interprètes de leur instrument. La personnalité de José van Dam a dominé le chant belge d'après-guerre, contribuant régulièrement à la notoriété du Théâtre de la Monnaie. Aujourd'hui de jeunes talents, Sophie Karthäuser et Anne Catherine Gillet, prennent le relai et tiennent leurs promesses.

La Belgique dispute à la Hollande l'initiative et la mise en place du mouvement baroqueux et de son extension vers les époques plus éloignées dans le temps. Depuis plusieurs décennies, le Collegium Vocale de Gand (Philippe Herreweghe) - singulièrement dans Bach - et l'ensemble Huelgas (Paul van Nevel) - dans le répertoire de la Renaissance - donnent des leçons de chant au reste du monde. Le Concerto Vocale (encore Philippe Herreweghe), le Ricercar Consort (Philippe Pierlot), l'ensemble Ausonia (Frédérick Haas et Mira Glodeanu), la Capilla Flamenca (Dirk Snellings, hélas décédé), Il Gardellino (Marcel Ponseel), Les Muffatti (Peter Van Heyghen) et La Petite Bande (Sigiswald Kuijken) complètent ce tableau plutôt flatteur pour un si petit pays. Dans un répertoire plus récent, l'ensemble Ictus, l'Orchestre de chambre de Wallonie et le Choeur symphonique de Namur ne déparent pas l'ensemble.

Je souhaite consacrer un paragraphe à part à l'ensemble "Musiques nouvelles", au pluriel depuis que Jean-Paul Dessy en a repris la direction. A l'opposé du sectarisme d'Ars Musica, ce philologue-violoncelliste-chef-compositeur (Ode au Fado (plage 3), Prophètes) a conçu le projet très postmoderne d'intégrer tous les répertoires contemporains voire populaires (Scelsi, Boesmans, Silvestrov, Pärt, Kissine, ..., chants irlandais, ...). Il a, à son actif, plus de 120 créations ! Il fait partie de cette famille d'artistes utiles à leur art.

Le Concours international Reine Elisabeth de Belgique, une épreuve prestigieuse qui honora en son temps David Oïstrakh, Emile Gilels, Léon Fleisher, Gidon Kremer et tant d'autres, a cessé d'être le passage obligé des meilleurs talents du moment : la mondialisation est passée par là qui a démultiplié les chemins susceptibles de mener à moindre effort à une notoriété internationale. Il demeure cependant actif et couronne chaque année de jeunes talents prometteurs.

Deux festivals "Des Flandres" - plutôt orienté grand répertoire - et "De Wallonie" - plutôt orienté musique ancienne - se disputent les faveurs estivales du public belge. Le festival Ars Musica, exclusivement dédié à une certaine musique contemporaine, a lieu tous les ans à Bruxelles en mars. Si vous lisez ces chroniques vous devinerez sans peine que je désapprouve sa programmation complètement biaisée depuis sa création, en 1989 : Stockhausen, Ferneyhough, Lachenmann, Carter, Sciarrino, Kagel et Boulez y tournent en boucle sans égard pour Schnittke, Rautavaara, Adams, MacMillan, Greif et tant d'autres que l'on joue à Londres, à Helsinki ou à New-York. Seul dièse, il ouvre une tribune aux compositeurs belges - pas n'importe lesquels ! - Boesmans, Bartholomée, Mernier, Fafchamps, ... .

Quelques labels, Phaedra, Megadisc, Ricercare, Cypres, Musique en Wallonie et les Productions René Gailly se sont bien investis dans l'édition du répertoire belge. On regrette qu'aucun effort sérieux n'ait jamais été consenti comme cela fut fait aux Pays-Bas pour déterrer les riches archives de la radio nationale. Mentionnons enfin le cube 50-50-50 édité par l'OPRL, pour honorer ses 50 ans : c'est l'occasion de découvrir quelques oeuvres de musiciens dont nous avons parlé, Joseph Jongen, Willem Kersters, Arthur De Greef, Henri Pousseur, Jean-Louis Robert, Guillaume Lekeu, Frédéric Van Rossum, Adolphe Biarent, Henri Vieuxtemps, Philippe Boesmans, Pierre Bartholomée, Emile Mathieu et Sylvain Dupuis. Pour 50 euros, vous ne serez pas ruinés, je pense même que vous serez plus riches.