Faits divers

L'édition musicale, de Petrucci à Boosey & Hawkes

La musique contemporaine peinant à s'imposer, on ne s'étonne guère d'apprendre que les maisons d'édition ne se bousculent pas pour publier des oeuvres nouvelles, considérées comme peu rentables. L'exception de la maison Boosey & Hawkes, l'une des rares s'investir sérieusement dans ce domaine, n'en est que plus remarquable. Avant d'entrer dans quelques détails, un bref rappel historique n'est sans doute pas inutile.

Les Anciens ...

Au Moyen-Age, les partitions n'étaient disponibles qu'à l'état de manuscrits éventuellement (re)copiés. Celles qui ont survécu ont dormi ou dorment encore dans des bibliothèques, souvent italiennes mais parfois fort éloignées de leur lieu d'origine. C'est le travail des musicologues d'exhumer les oeuvres intéressantes, perdues sans cela. Il ne s'agit pas seulement de les extraire de la poussière et de les authentifier (les faux Josquin Desprez furent nombreux !) mais encore de leur rendre vie eu égard au fait que ces copies sont rarement directement exploitables (erreurs de transcription, instrumentation et/ou paroles manquantes, indications rythmiques sous-entendues par une tradition perdue, etc).

Eton Choirbook
Por quoy non , à 4 voix
Pierre de la Rue (Harmonice Musices Odhecaton)

L'édition musicale à (grand) tirage n'a démarré qu'à la Renaissance, avec les progrès de l'imprimerie. Sauf quelques essais marginaux légèrement antérieurs, le premier recueil imprimé, Harmonice Musices Odhecaton (1501), fut l'oeuvre du vénitien Ottaviano Petrucci. C'est une collection de 96 tubes de l'époque, anonymes ou signés Desprez, Obrecht, Isaac, ... . Un beau CD enregistré par l'ensemble Fretwork vous en propose quelques-uns dont Bernardina , qui, remixé, a servi un temps de "jingle" de fin d'émission à la radio belge.

Fretwork
Fretwork
Pierre Attaingnant
Pierre Attaingnant

Petruccci a fait école en Italie mais c'est assez normalement en France que la profession a prospéré, au service des maîtres franco-hennuyers-flamands. Les années 1530 ont vu naître les éditions Pierre Attaingnant (Quand je bois du vin clairet), à Paris, puis Jacques Moderne (Bransles de Bourgogne), à Lyon, deux noms toujours bien présents dans nos catalogues.

Roy-Ballard
Roy-Ballard

L'enseigne Le Roy-Ballard a vu le jour, en 1552, fruit de l'association de deux cousins, Adrian Le Roy et Robert Ballard. La maison Ballard a traversé deux siècles, cultivant un esprit d'entreprise digne de nos managers les plus durs en affaire : tout y était sous contrôle à commencer par la menace concurrente, habilement muselée, au besoin devant les tribunaux chargés de faire respecter les privilèges détenus. Le procès Ballard contre Lully est demeuré célèbre (Vous pouvez vous documenter davantage à ce sujet en consultant le mémoire captivant de Pascal Denécheau "Autour des partitions d'opéras de J-B Lully conservées à la bibliothèque nationale François-Lang"). Positivons, on doit à Ballard quantité de publications tels les merveilleux Airs de cour de Pierre Guédron dont Vincent Dumestre a gravé quelques extraits sur ce CD incontournable. Robert Ballard, lui-même musicien, ouvre ce récital avec une "Entrée pour les luths" de belle tenue .

Avec le temps, la maison Ballard a perdu en importance (et en procès !), en particulier suite à l'apparition de la gravure en taille-douce dont le monopole lui a échappé (En taille douce, les motifs sont creusés dans une plaque d'étain, ou mieux de cuivre, afin de recevoir l'encre, ce qui permet une plus grande finesse d'impression). Des concurrents ont dès lors fait leur apparition un peu partout en Europe, à Paris (Chevardière, 1758 et Sieber, 1770), à Londres (Longman and Broderip, 1767) et avant tout à Leipzig (Breitkopf, 1719).

Breitkopf & Härtel, fondée par Bernhard Christoph Breitkopf, est la doyenne des maisons d'édition pour la période classico-romantique. Gottfried Christoph Härtel n'est venu que plus tard, en 1795, reprenant les affaires et les étendant à la manufacture de pianos (Les fameux "Breitkopf", appréciés de Liszt et Schumann). Ne cherchez pas dans leur catalogue princeps l'impression systématique des oeuvres de Bach, Haendel et Telemann : celles-ci (Bach-Gesellschaft, Händel-Gesellschaft) n'ont été éditées qu'avec plusieurs décennies de retard. On pourrait s'étonner du manque d'intérêt immédiat pour l'oeuvre de Bach, mais il convient de rappeler que le Cantor n'était nullement considéré, à l'époque, comme un génie insurpassable. Seules certaines oeuvres fonctionnelles ont été rapidement éditées, aux frais du commanditaire, à compte d'auteur ou en tirages limités connus des interprètes de l'époque qui savaient où se les procurer. Autre temps fort, l'édition Mozart (Alte Mozart-Ausgabe), à laquelle a collaboré le fameux Ludwig Ritter von Köchel (Les numéros KV - Köchel-Verzeichnis - du catalogue thématique, c'est lui). Elle a été critiquée, dès sa parution, pour ses imprécisions voire ses inexactitudes, d'où une édition révisée chez le même éditeur, la Neue Mozart-Ausgabe.

Allgemeine musikalische Zeitung
Allgemeine musikalische Zeitung

Breitkopf a également diffusé, entre 1798 et 1882, l'influente gazette "Allgemeine musikalische Zeitung" dont la première couverture est reproduite ci-contre. Elle a passé pour commenter avec pertinence la vie musicale allemande au 19ème siècle. La critique de la Symphonie n°3 de Beethoven (L'Héroïque), publiée dans le journal du 13 février 1805, ne fit pourtant guère étalage d'une grande lucidité, qualifiant au mieux l'oeuvre de bizarre. Les jugements portés sur les oeuvres ultérieures du Maître de Bonn furent nettement plus conciliants mais il est vrai qu'entre-temps, le compositeur avait publié ses Symphonies 5 et 6 chez ... Breitkopf et que le commentaire émanait d'E.T.A. Hoffmann, un meilleur gage de sûreté.

L'hégémonie musicale austro-allemande (1715-1915) a favorisé l'éclosion de maisons rivales un peu partout sur le territoire. Chacune est passée à la postérité pour avoir proposé des "hits" historiques :

  • A Mayence, Bernhard Schott (Maison fondée en 1770) a réalisé un coup de Maître en décrochant, en 1825, les droits pour la Missa Solemnis et la Symphonie n°9 de Beethoven (cfr infra).
  • A Vienne, Claudio Artaria (1778, spécialisé jusque-là en cartes géographiques) a édité une part importante des oeuvres de Haydn et de Mozart. Il a également collaboré avec le jeune Beethoven jusqu'au procès mémorable de 1803-5 contestant les droits relatifs au Quintette à cordes, opus 29. Beethoven revint tardivement à de meilleurs sentiments, publiant à nouveau chez Artaria quelques-uns de ses ultimes chefs-d'oeuvre (Sonate Hammerklavier, Grande Fugue).
  • A Zurich, Hans Georg Naegeli (1792) a essentiellement développé l'édition d'oeuvres pour claviers, proposant en particulier la première impression du Clavier bien tempéré de Bach, mais aussi, en 1801, les 3 Sonates opus 31 de Beethoven et nombre de Sonates de Clementi.
  • A Bonn, Nikolaus Simrock (1793) prit un bon départ en imprimant la Flûte enchantée de Mozart. Il édita plus tard Mendelssohn, Schumann, Brahms et Dvorak.
  • Et c'est sans compter la multitude des maisons de moindre importance qui ont aussi connu leur heure de gloire grâce à quelques publications célèbres : Diabelli & Cappi (Vienne, 1817) immortalisée par les 33 Variations, opus 120, de Beethoven, Le Comptoir des Arts et de l'Industrie (devenue la Maison Tobias Haslinger, en 1826) pour les Symphonies 5 et 6, le Concerto pour violon ou les Quatuors Razumovsky (opus 57, n°1 à 3) du même Beethoven.

Note. Si (le nom de) Beethoven revient avec une telle insistance, c'est qu'il a largement contribué à bouleverser les rapports de force entre compositeurs et éditeurs. Il était normal, au 18ème siècle, qu'un compositeur cède les droits d'une nouvelle oeuvre pour une somme fixée par l'éditeur. Beethoven s'est plié à cette pratique en début de carrière puis il a très vite souhaité modifier les règles en usage afin de pouvoir mener une existence aussi indépendante que possible. Il a dès lors contesté les pratiques courantes, imposant des prix à la hausse et n'hésitant pas à faire jouer la concurrence (feignant parfois d'oublier qu'il avait déjà accordé l'exclusivité à un autre éditeur). Rien que pour les 9 symphonies, il a sollicité 5 éditeurs différents : n°1 Hofmeister (Vienne), n°2, 3 & 4 Comptoir des Arts et de l'Industrie (Vienne), n°5, 6 Breitkopf & Härtel (Leipzig), n°7 & 8 Steiner (Vienne) et n°9 Schott (Mayence).

Editeur Schott
Cession des droits de la Messe et de la 9ème

Ci-contre un document émouvant, daté du 22/01/1825, qui cède les droits conjoints pour la Missa Solemnis et la 9ème Symphonie à l'éditeur Schott de Mayence. Pour votre information, la Messe (sa meilleure oeuvre symphonique aux dires du compositeur) rapporta 1000 Florins conventionnés (dits M.C.), soit 400 de plus que la Symphonie. Amusez-vous à retrouver, dans le billet ci-contre, les mentions de Bernhard Schott Fils à Mayence (B. Schott Söhne in Mainz), Messe solennelle (solennen Messe) et Symphonie en ré mineur (Sinfonie in D moll) et ayez une pensée émue pour les malheureux copistes qui durent déchiffrer les partitions encore moins lisibles !

Echaudé par la dévaluation de 1811 (Les guerres napoléoniennes avaient considérablement affaibli l'Autriche et ruiné ses mécènes), Beethoven négocia d'être payé, autant que possible, en ducats-or, typiquement entre 20 et 80 ducats par oeuvre (Sauf erreur, multipliez par 4.3 si vous préférez le compte en Florins M.C.). Il n'est jamais évident de transposer en valeurs actuelles un montant réglé il y a 200 ans. Le ducat-or autrichien existe toujours et vaut un peu moins de 200 euros. En (sup)posant que ce cours n'ait pas trop fluctué par rapport au coût de la vie, on a estimé, à la (grosse) louche, que la symphonie n°5 lui avait rapporté de quoi payer son loyer pendant 6 mois. Les 3 quatuors commandés par le Prince Galitzine (n°12, 13 et 15) rapportèrent 50 ducats chacun, mais pour le Quatuor n° 14, opus 131, qu'il considérait comme le plus accompli de tous, le compositeur demanda et obtint 80 ducats auprès de George Thomson, à Londres. Notez que le prix obtenu ne dépendait pas uniquement de la valeur artistique de l'oeuvre, sa valeur marchande comptait également. On voit apparaître les prémices d'un phénomène qui n'allait hélas que prendre de l'ampleur en 200 ans : les 150 insignifiantes mais très vendables (harmonisations de) mélodies irlandaises, galloises et écossaises furent payées par le même Thomson entre 3 et 5 ducats pièce, un excellent "deal" pour Beethoven, qui anticipait clairement les débordements que l'on observe aujourd'hui d'une musique légère qui "rapporte" mille fois plus que sa consoeur savante. La Beethoven-Haus (Bonn) met à votre disposition un dossier fort intéressant sur les rapports entre le compositeur et ses éditeurs anglais.

Aujourd'hui, en France, un compositeur qui dépose son manuscrit abandonne le tiers des droits d'exécution à l'éditeur. La proportion grimpe à la moitié pour les droits de reproductions papiers et c'est encore plus pour la location des partitions d'orchestre, cette dernière constituant actuellement une anomalie vu les facilités reprographiques liées à l'informatique.

Pendant tout le 19ème siècle, le marché de l'édition musicale a bénéficié de facteurs favorables qui ont assuré son développement :

  • Les loisirs d'une bourgeoisie friande de musique ont "boosté" le commerce des partitions de musique de chambre.
  • L'essor extraordinaire de l'opéra (et de l'opérette) mais aussi de la mélodie de salon n'a fait que renforcer la tendance.
  • L'éclosion des écoles nationales a favorisé l'apparition d'éditeurs locaux. Par exemple, la maison Durand s'est spécialisée dans l'édition des musiciens français, Debussy, Dukas, Schmitt, Roussel et Ravel, à une époque (belliqueuse) où le recours à des éditeurs allemands eût été impensable.

Ces arguments ont perdu beaucoup de leur force motrice au 20ème siècle et ce n'est pas la frilosité générale à l'égard de la musique contemporaine qui a arrangé les choses.

... et les Modernes

Breitkopf est toujours en activité mais s'investit peu dans la musique contemporaine. Le phénomène est général, qu'il s'agisse de Salabert, Leduc, Durand, Choudens, en France, de Bärenreiter, Sikorski, Hofmeister, Peters, en Allemagne, de Ricordi, en Italie, de Chester, Faber, Novello, en Angleterre ou (dans une mesure moindre) de Schirmer aux Etats-Unis. Une maison anglaise, Boosey & Hawkes, se détache cependant du lot, proposant une "écurie" clairement la plus ambitieuse de toutes.

The publishing Story
Wallace : The publishing Story

L'enseigne d'Old Bond Street, au centre de Londres, est apparue vers 1760 lorsque John Boosey a fondé sa bibliothèque de prêt. Ses descendants ont réorienté les activités dans les domaines plus spécifiques de l'édition musicale et de la facture d'instruments de musique (bois et vents). Dynamique et inspirée, la maison a acquis les droits exclusifs sur un nombre croissant de musiciens en vue sur le continent (Hummel, Rossini, Donizetti, Verdi) et évidemment anglais (Elgar, Vaughan-Williams).

William Henry Hawkes avait fondé une compagnie timidement rivale, en 1865. Hawkes était, en fait, trompettiste de la Reine (Victoria) et essentiellement fabriquant d'instruments & accessoires, plus marginalement éditeur.

En 1930, les descendants, Leslie Boosey et Ralph Hawkes, décidèrent de fusionner, créant des antennes notamment à Vienne, Paris et New-York. Une politique adroite d'acquisitions, favorisée par les migrations de musiciens fuyant l'Europe en guerre, valurent bientôt au groupe les droits sur les compositions de Bartók, Kodály, Britten et Richard Strauss puis, à la faveur d'une extension aux USA, de Stravinsky, Copland, Martinu et Bernstein. Comme souvent les droits exclusifs sur quelques tubes "boostèrent" l'activité de la maison (Rachat du catalogue Koussevitzky : Petrouchka et Le Sacre du Printemps, de Stravinsky, l'orchestration par Ravel des Tableaux d'une Exposition de Moussorgsky, la Symphonie classique de Prokofiev, le 2ème Concerto pour piano de Rachmaninov, ...).

La position dominante de Boosey & Hawkes est aujourd'hui renforcée par l'excellente santé de la musique anglo-saxonne : Steve Reich, Peter Maxwell Davies, Elliott Carter, John Adams, Harrison Birtwistle, Michael Daugherty, Robin Holloway, James MacMillan, David Del Tredici, Walter Piston, Ned Rorem et Mark-Anthony Turnage, vous reconnaîtrez au passage des musiciens déjà évoqués ici même, constituent une vitrine de choix. Les musiciens continentaux sont également présents, Louis Andriessen, Kurt Schwertsik, Olga Neuwirth, Michel van der Aa, Magnus Lindberg, Einojuhani Rautavaara, Henryk Górecki, Heinz Karl Gruber. Même la rayon jazz est représenté avec Chick Corea et Wynton Marsalis. N'hésitez pas à visiter le site Boosey & Hawkes, il propose des extraits significatifs d'oeuvres présentes au catalogue (Divertimento macchiato de Kurt Schwertsik).

Ecurie Boosey & Hawkes
Ecurie B & H : J. Adams, L. Andriessen, J. MacMillan, Unsuk Chin, E. Rautavaara, M. Lindberg, S. Reich

Seule ombre au tableau, Boosey & Hawkes n'a pas été épargnée par un scandale financier lié à des irrégularités comptables au sein du département de vente des instruments de musique (2001). Menacée de faillite, elle ne put survivre que suite à un apport de fonds extérieurs qui aboutirent, après bien des péripéties, au rachat par le groupe Imagem Music (2008). L'enseigne Boosey & Hawkes demeure cependant intacte, gage d'excellence artistique.

Parmi les rares maisons rivales, seule Schirmer, fondée en 1848, se défend en proposant dans son catalogue des oeuvres de grands classiques modernes, Arnold Schoenberg, William Schuman, Samuel Barber, Walter Piston, Elliot Carter, Henry Cowell, Duke Ellington, Morton Gould, Charles Ives et Terry Riley et actuels, André Previn, John Adams, John Corigliano, John Harbison, Aaron Jay Kernis, Bright Sheng, Tan Dun, Joan Tower et Leon Kirchner, tous musiciens qui seront évoqués lors d'un prochain voyage aux USA.