Compositeurs contemporains

Gavin Bryars (1943- ), compositeur anglais

Gavin Bryars
Gavin Bryars

Gavin Bryars est un contrebassiste de jazz, actif, pendant les années 1960, au sein d'un groupe réunissant le guitariste Derek Bailey et le batteur Tony Oxley. Vers 1970, il s'est converti à la composition "savante". Deux partitions encore typiquement "underground" occupent la période de transition : The Sinking of the Titanic, en 1969, puis Jesus Blood never failed Me Yet, en 1970. La première exploite habilement l'électronique sur un fond sonore déployant l'hymne Nearer my God to Thee, joué lors du naufrage bien connu, et la deuxième habille un bout de mélodie emprunté à un clochard anonyme et répété en boucle. Ce ne sont pas ces oeuvres qui m'ont décidé à afficher le portrait du musicien dans cette galerie mais "Black River", pour soprano et orgue. Ecrite sur le plus improbable des textes, extrait de "2000 Lieues sous les Mers" de Jules Verne, la musique déploie des arabesques mélodiques épousant le texte comme rarement, même sous la plume de musiciens authentiquement français.

Au risque de passer pour un dangereux iconoclaste, jamais je n'échangerai ces 18 minutes de musique contre les 110 que durent Pelleas. Alors que dans l'opéra de Debussy, la conduite prosodique du chant tombe constamment à plat, handicapée il est vrai par un texte théâtral d'un autre âge, Bryars impose, avec un naturel confondant, les descriptions aquatiques les plus extravagantes.

Trêve de bavardages, voici un long extrait de Black River et le texte qui l'accompagne, afin que votre délectation soit complète :

Pendant deux heures, toute une armée aquatique fit escorte au Nautilus. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqué d'une double raie noire, le gobie éléotre, à tête caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le seul nom emporte toute description …

Curieusement, cette mise en musique d'un texte de Jules Verne ne fut pas un exemple isolé : déjà Effarene, écrit en 1984, s'en inspirait. Cependant, Black River (1991) est le seul témoignage qui ait été gravé, chez ECM.

L'extrême habileté avec laquelle Bryars écrit pour la voix se retrouve intacte dans d'autres pièces, heureusement disponibles à l'écoute :

  • Un CD, paru chez ECM, propose, entre autres, Glorious Hill, remarquablement interprété par l'Ensemble Hilliard dont on connaît moins l'intérêt pour la musique nouvelle que pour celle de la Renaissance. Cet enregistrement était le seul disponible jusqu'il y a peu mais aujourd'hui, nous disposons d'une version alternative, parue chez GB et chantée par les choeurs de la Radio Lettone. Il vous sera d'autant plus difficile de choisir entre les deux que ces CD offrent des compléments différents. Si vos finances sont basses au point de vous imposer un choix, optez pour l'enregistrement GB qui propose, en sus, une version transcendante du Cadman Requiem. Au bilan, vous ne regretterez pas votre achat. Ce Requiem fut écrit à la mémoire de son ami et ingénieur du son, Bill Cadman, disparu dans le crash aérien de Lockerbie en 1988.
  • Adnan Songs est un recueil de 8 mélodies sur des textes de la poétesse libanaise, Etel Adnan.
  • Incipit Nova est une belle pièce pour contreténor et trio à cordes. Elle vient précisément en complément de Glorious Hill sur l'enregistrement ECM.
  • Un grand nombre de Laudes, ont été écrites pour la voix d'Anna Maria Friman, éventuellement accompagnée par le ténor John Potter dans l'enregistrement paru chez GB.
  • Un CD paru chez GB propose une collection de madrigaux sur des textes de Pétrarque. On constate que le compositeur ne dédaigne pas de revisiter des genres anciens. Il a d'ailleurs récidivé avec de superbes Irish Madrigals, partiellement édités chez Delphian et GB.

Par contre, on ne dispose d'aucun document illustrant les trois opéras achevés à ce jour, Médée, Doctor Ox's Experiment (Tiens encore Jules Verne) et G (Drôle de titre, G, comme Gutenberg dont on fêtait les 600 ans en 2000). A vrai dire, on désespère de les entendre tant il est vrai qu'enregistrer un opéra pour le seul bonheur d'un public restreint coûte hélas très cher. Gavin Bryars ayant fondé sa propre maison d'édition, qu'il a tout simplement appelée, GB, celle-ci demeure le meilleur espoir d'entendre un jour ces oeuvres, patientons donc.

Les oeuvres purement instrumentales de Bryars se répartissent en deux groupes :

  1. Les partitions pour formations traditionnelles, petit orchestre ou formations de chambre. On épinglera plusieurs Concertos, pour violoncelle (Farewell to Philosophy), pour contrebasse (et choeurs !) (Farewell to St Petersburg), pour violon (The Bulls of Bashan) et enfin, dernier en date, pour piano (The Solway Canal). Ce concerto vient de paraître chez Naxos, complété par deux pièces pour piano solo, After Haendel's Vesper et Ramble on Cortona : indispensable ! Côté musique de chambre, on notera 3 Quatuors à cordes, ne constituant cependant pas le meilleur de sa production. Un Sextuor à vents se traîne pareillement un peu en longueur.
  2. Le reste de sa musique instrumentale a été écrite pour le Gavin Bryars Ensemble, avec lequel le compositeur se déplace en tournées internationales. A géométrie variable, il se compose, selon les besoins, d'instruments traditionnels, éventuellement de saxophones, de guitares électriques et d'une bande préenregistrée. Inconditionnellement soutenu, à ses débuts, par le label ECM (qui a notamment produit les albums emblématiques After the Requiem et Vita Nova), Bryars a également publié chez Point Music et aujourd'hui, il a fondé son propre label.

Plusieurs CD regroupent des oeuvres sereines et intemporelles, typiques de sa manière d'écrire : Les Fiançailles , The North Shore , The South Downs , Sub Rosa, After the Requiem (une paraphrase purement instrumentale sur des motifs du Cadman Requiem), The Old Tower of Löbenicht (Une élégie postmoderne d'une souveraine beauté), Alaric I & II, Allegrasco (encore une paraphrase, cette fois sur des motifs de l'opéra Médée). Four Elements est écrit pour ensemble élargi.

One last Bar that Joe can sing est une oeuvre pour percussions, composée pour l'ensemble Nexus.

Bryars a peu écrit pour clavier solo : j'ai noté cette pièce pour clavecin en Hommage à Haendel et cette autre pour piano White's S.S..

On se fera une idée de l'abondance de la production de Bryars en consultant le catalogue complet de ses oeuvres, déposé sur son site officiel.

Bryars est (re)connu, y compris hors de ses frontières natales : certes la France le boude comme elle boude tout ce qui se réclame du minimalisme - à l'exception de l'intouchable Steve Reich - et le compositeur reconnaît que c'est dans l'hexagone, singulièrement à Paris, qu'il a connu quelques-unes de ses expériences les plus difficiles. Cependant de grands ensembles ont interprété ses oeuvres, notamment le BBC Symphony Orchestra, le Quatuor Arditti, le Hilliard Ensemble, le Quatuor Balanescu, le contrebassiste de jazz Charlie Haden ou le guitariste américain Bill Frisell. Le chorégraphe Merce Cunningham - compagnon de John Cage - a fait appel à sa musique, notamment Biped en 2001 et l'Opéra de Lyon a créé son premier opéra, Médée.

Interrogé sur sa façon de concevoir la relation entre le compositeur et son public, Bryars ne fait pas mystère qu'il est à 1000 lieues de ceux qui estiment que la musique est une discipline - au sens universitaire du terme - réservée à une "élite". Il préfère croire que l'estime des pairs et du public ne sont pas incompatibles : en tous cas, c'est l'idéal vers lequel il tend.

A ceux qui le pressent de qualifier sa musique, le compositeur finit par consentir qu'on la dise postminimaliste, en ce sens qu'elle ne dédaigne pas revenir à des tournures romantiques. Elle possède en tous cas des vertus hypnotiques, rejoignant par là l'expression méditative d'Arvo Pärt (avec qui Bryars est effectivement lié d'amitié), le message religieux en moins.

La musique de Gavin Bryars ne ressemble à aucune autre et c'est sans aucun doute l'élément qui la rend précieuse même s'il est clair que la vie du mélomane, sur terre, deviendrait insupportable si tous les musiciens se mettaient à écrire comme lui. Ce transfuge de l'improvisation jazz allie le culte d'une certaine sonorité à l'exercice de la lenteur qu'il assimile à "l'ivresse du cycliste néophyte s'étonnant de passer sans grande transition de l'inhabileté à rouler à l'habileté de faire du sur-place, dance mentale". Belle métaphore qui n'est - vous l'avez deviné - pas de moi.