Tiré de l'oubli : Alexis de Castillon.

La vie d'Alexis de Castillon (1838-1873) ne fut pas bien longue et sa carrière de compositeur le fut encore beaucoup moins.  Tout avait pourtant bien commencé : né à l'abri du besoin, au sein d'une noble famille languedocienne, il monta tôt à Paris pour y suivre des études générales et musicales.   Son titre nobiliaire lui ouvrit les portes du Cercle de l’Union artistique, fondé en 1860 par le prince Poniatowski et ce fut, pour lui, l'occasion de se lier d'amitié avec les bons musiciens français de l'époque, Camille Saint-Saëns (1835-1921), Gabriel Fauré (1845-1924), Édouard Lalo (1823-1892), Emmanuel Chabrier (1841-1894), Georges Bizet (1838-1875), Jules Massenet (1842-1912) et Henri Duparc (1848-1933).   En 1871, il collabora avec plusieurs d'entre eux à la fondation de la Société Nationale de Musique dont la devise "Ars gallica" ne laissait planer aucun doute quant aux objectifs poursuivis.

En 1856, il entra à l'Académie militaire de Saint-Cyr, tradition familiale oblige, mais il quitta son uniforme de cuirassier 5 ans plus tard, convaincu que la musique était sa véritable voie.   Il prit des leçons auprès de Victor Massé (1822-1884) dont il sortit découragé.   C'est alors que Henri Duparc lui suggèra d'étudier auprès de César Franck (1822-1890), ce qu'il fit en 1869.   Franck fit travailler cet élève doué, comblant ses lacunes et l'aidant à faire le tri dans sa production antérieure.  C'est ainsi que Castillon renia une Symphonie (1865), dédiée à Massé, et abandonna l'écriture d'une Messe.   Il conserva néanmoins les pièces de musique de chambre auxquelles il tenait particulièrement dont son véritable opus 1, un Quintette à clavier, mis en chantier dès 1863.   De la même époque datent un premier Trio à clavier, opus 4 (1865), une Sonate pour violon & piano, opus 6 (1868) et un premier Quatuor à cordes, opus 3 (1867).   Son style s'inspirait volontairement de celui de Robert Schumann (1810-1856), un musicien qu'il appréciait particulièrement à une époque où, en France, il était encore fort ignoré.

Comme s'il n'avait pas déjà perdu assez de temps avec des études qui se prolongeaient, l'armée rappela Castillon pour participer au premier conflit franco-allemand.   Il sortit malade et démobilisé de la bataille du Mans, en 1870.   Cette santé fragile n'était nullement feinte : chaque année, à la mauvaise saison, ce gaillard - solide en apparence - était contraint de se réfugier dans le midi, hélas à l'écart du milieu musical parisien.   Il a d'ailleurs succombé à une méchante grippe avant même d'avoir fêté ses 35 ans.

Franck a incontestablement rendu le goût de la musique à celui qu'il tenait pour le plus doué de ses élèves.   Il l'a aussi encouragé à écrire pour l'orchestre, un superbe Concerto pour Piano (1871) (Précipitez-vous : Part 1, Part 2, Part 3), une Ouverture symphonique sur Torquato Tasso (Le Tasse), des Esquisses symphoniques (1872), une Paraphrase sur le Psaume 84 et une deuxième Symphonie, restée inachevée.   Un Quatuor à clavier , opus 7, un deuxième Trio à clavier et un deuxième Quatuor à cordes (inachevé), des Pièces pour piano (Pensées fugitives, Fugues dans le style libre, op. 2, Suites opus 5 & opus 10, 5 pièces dans le style ancien, op. 9 (1871) et 6 Valses humoristiques, op. 11 (1872)) et des mélodies (dont Six poèmes d'Armand Sylvestre op. 8 (1868-73)) sont venus compléter l'ensemble.   Au plan technique, Franck n'eut guère la possibilité, en moins de trois ans, de parfaire définitivement la formation de son élève.   Joël-Marie Fauquet - par ailleurs également auteur d'une biographie de César Franck, parue chez Faillard - a consacré une thèse à la trajectoire musicale de Castillon.   On y apprend que dix ans après sa disparition, Franck révisait encore le second Trio à clavier, signe qu'il subsistait des doutes quant à la perfection formelle des oeuvres pourtant écrites sous sa supervision.

A l'audition, l'écriture de Castillon se distingue d'emblée par un lyrisme généreux que les mauvaises langues qualifient de "peu maîtrisé".   Le premier mouvement du Quintette, opus 1, illustre parfaitement cette double affirmation : durant plus d'un quart d'heure, un allegro disproportionné déploie un superbe thème tellement envahissant qu'il inhibe toutes les tentatives de développement secondaire.   Ces défauts échapperont heureusement à bien des profanes qui trouveront l'oeuvre pleine de charme mélodique et même rythmique.  Je ne peux que recommander chaudement l'enregistrement exemplaire du Quatuor Satie et du pianiste, Laurent Martin.  Ce CD, que je ne prêterai à personne de peur de ne plus le revoir, a tourné en boucle sur mon lecteur et ce n'était pas par négligence !   Voici le début de l'allegro initial puis encore du bondissant deuxième mouvement : ils démontrent, qu'en effet, Castillon était doué, extrêmement doué.

Cependant ni la critique et le public de l'époque n'ont été tendres avec l'oeuvre de Castillon, dénonçant sans grand discernement soit un vocabulaire musical pauvre et convenu soit un traitement harmonique défaillant.   Le pire fut vécu lors de la création de son Concerto pour piano aux Concerts Pasdeloup du 10 mars 1872.   L'oeuvre et le soliste - Camille Saint-Saens en personne ! - furent copieusement hués.   Précisons que ce genre de réactions, parfaitement impensables aujourd'hui, ne l'étaient pas du tout à cette époque : manque d'éducation des uns ou mollesse des autres ?   L'oeuvre, extrêmement plaisante, méritait assurément de revivre et Aldo Ciccolini a eu une excellente idée en l'enregistrant, couplée aux Esquisses symphoniques.   Voici le début du premier mouvement , déployant un sentimentalisme à fleur de peau.

Aujourd'hui encore on trouve des commentaires ridicules, par exemple sous la plume du musicologue et compositeur (?) Jean-François Grancher (alias Voya Toncitch), citons : Le travail assidu d’Alexis de Castillon montre l’amour qu’il vouait à la musique.  Malheureusement, ses efforts ne sont suivis d’aucune intensité créative.  On constate le manque flagrant de sensibilité et l’absence permanente d’inspiration.  Les œuvres de ses illustres amis ne l’émurent point.  Il les admira certainement mais il n’en assimila aucun message.  Il n’en tira aucun enseignement afférent à la forme.

Laissons plutôt le mot de la fin à Emile Vuillermoz, un des rares musicologues français à avoir pleinement servi la musique de son pays, en particulier dans son Histoire de la Musique (rééditée en Livre de Poche).   Citons à nouveau : Sa carrière effective n'avait duré que cinq années.  Elle fut vouée à une incompréhension totale de la foule pour des raisons qui échappent aux auditeurs d'aujourd'hui lorsqu'ils ont - bien rarement - l'occasion de rendre justice à cet artiste méconnu.

On ne pouvait résumer mieux en si peu de mots.   Quatre enregistrements et d'éventuels doublons, c'est en effet fort peu et si c'est en vain qu'on se désolera de la disparition prématurée de Castillon, on exigera au moins de pouvoir bientôt disposer, au format audio, de l'intégrale de son oeuvre publiée.  Notez qu'une des pochettes ci-dessous est manifestement incorrecte quant au numéro d'opus du Quintette.

Sonate, opus 6
Quintette & Quatuor
Pièces pour piano
Concerto & Esquisses

A quand les deux Trios, les deux Quatuors à cordes, etc ?   Voilà une question qui pourrait être posée aux instances du Palazzetto Bru Zane, un lieu magique à Venise qui se présente, entre autres, comme un Centre de Musique Française Romantique.   Vous trouverez, de fait, sur leur site quelques beaux échantillons de musiques peu connues dont un long extrait du Quatuor opus 7 de Castillon.   Vous savez ce qu'il vous reste à faire lors de votre prochaîne escapade romantique.