Billets d'humeur

CREB, entre professionnalisme et consensualité

En Belgique, le mois de mai est traditionnellement celui du "Reine Elisabeth". Celui-ci mérite, plus que jamais, sa réputation d'être le plus exigeant des concours de musique et certainement d'être le mieux organisé. Voici, avec le recul indispensable, quelques réflexions (im)pertinentes.

L'organisation

L'épreuve se caractérise assurément par une intendance sans faille. Tout est fait pour accueillir et faciliter la vie des jeunes musiciens, sans doute peu habitués à de telles attentions. Ils ont l'assurance d'être écoutés par un public fervent mais aussi, fait unique au monde, par tous ceux qui prennent la peine de brancher leur poste de radio ou de télévision sur la troisième chaîne belge, à mille lieues du feuilleton à la mode. L'organisation est également excellente au niveau du site Internet du concours dont les archives richissimes sont à présent disponibles dans un format on ne peut plus professionnel.

Si vous avez manqué les prestations des participants, il vous est encore possible de les réentendre sur ce site, bravo ! Ne vous basez cependant pas sur cette écoute en conserve pour refaire le palmarès à votre manière, le jury a, par principe, toujours raison, et son verdict repose sur des critères qui échappent au commun des mortels. Même les observateurs professionnels sont loin d'être d'accords entre eux, l'extrême disparité des commentaires émis pendant les épreuves en témoigne.

Tout serait donc pour le mieux si l'exigence artistique suivait l'intendance mais là on ne m'ôtera pas de l'idée que rien n'est plus tout à fait comme avant, l'urgence ayant cédé le pas à l'apparat. Voici mes raisons, elles m'épargneront je l'espère de passer pour un éternel grincheux.

Les candidats

Le concours a subi, en 50 ans, un glissement de la sphère d'influence russe vers les pays d'Extrême Orient. Après la guerre, le règne de la Reine Elisabeth a été marqué par une sympathie agissante envers le régime soviétique qui, reconnaissant (et activement propagandiste !), lui a envoyé ses meilleures recrues. On pouvait critiquer le choix politique mais certainement pas l'intérêt musical : le concours y a connu ses plus belles heures de gloire, couronnant des artistes aussi colossaux que David Oïstrakh, Leonid Kogan, Emil Gilels ou Gidon Kremer.

Avec le temps, les relations Est-Ouest se sont rafraîchies et les prétendus "intellectuels de gauche" ont pris conscience que le camarade Joseph Staline n'était peut-être pas le bienfaiteur universel qu'on croyait. Les musiciens de l'Est, qui avaient pris la fâcheuse habitude de ne pas rentrer au pays au terme de leur aventure bruxelloise, se sont d'autorité faits plus rares. Le niveau des concours en a souffert, pas seulement celui de la Reine.

Contre toute attente, c'est l'Extrême-Orient qui a pris la relève. Je suis plein d'admiration pour ces musiciens coréens, chinois ou japonais qui apprivoisent l'exception musicale occidentale mais je leur trouve généralement un format uniforme, trop avare à mon goût de ce qui représente l'ingrédient artistique fondamental : la mise en danger ou si l'on préfère la prise de risque.

Il demeure certes passionnant de découvrir le talent (et le travail !) de ces jeunes musiciens, d'où qu'ils viennent. De plus, ils convertissent à la musique, le temps du concours, quantité de gens qui sans eux n'auraient peut-être jamais franchi le pas. Seront-ils pour autant les meilleurs de demain ? La mondialisation a aussi touché le monde des arts et il n'y a plus une voie royale d'accès à la notoriété musicale. Parmi les violonistes actuellement en vue de moins de 40 ans, James Ehnes (1976), Renaud Capuçon (1976), Patricia Kopatchinskaja (1977), Janine Jansen (1978), Leila Josefowicz (1978), Hilary Hahn (1979), Sarah Chang (1980), Julia Fischer (1983 - ), - que de dames ! -, aucun(e) n'est passé(e) par Bruxelles ni ailleurs. La seule exception notable est Lisa Batiashvili (1979- ), qui fut deuxième lauréate au concours Sibelius d'Helsinki. Les concours apparaissent désormais davantage comme des tremplins de secours pour ceux qui n'ont pas forcé le passage par des voies plus directes.

Le jury

Jury CREB 1951
Jury CREB 1951

Même les jurys ne sont plus ce qu'ils étaient : imaginez, en 1951, assis à la même table, Arthur Grumiaux, David Oïstrakh et Jacques Thibaud ! Quelques années plus tard c'était au tour de Yehudi Menuhin de siéger, on croit rêver. D'accord la salle était plus clairsemée à cette époque et la photo était en noir et blanc (mais la radio était déjà présente), bref le concours n'était pas encore entré dans son ère people !

Jury CREB 2015
Jury CREB 2015

Aujourd'hui le jury s'est diversifié, une façon élégante de regretter l'absence des grands violonistes du moment, dont l'emploi du temps est tellement serré qu'il ne leur laisse plus aucune possibilité de se libérer tout un mois de mai, même pour une épreuve aussi prestigieuse. La tendance cède dès lors à la tentation d'engager d'anciens lauréats, apparemment davantage disponibles.

Qu'attend-on d'un tel jury, qu'il juge les candidats en l'état ou qu'il anticipe ce qu'ils deviendront dans 15 ans ? La deuxième option semble tentante car enfin n'est-ce pas ce qu'on demande aux oenologues chargés d'apprécier des crus actuellement bien trop jeunes ? Pourtant cela n'a jamais été vraiment le cas au CREB et le palmarès 2015, qui classe le brillant Oleksii Semenenko (2ème) avant le prometteur Stephen Waarts (5ème), le démontre une fois de plus.

Cela dit, je me garderai bien de contester la première place de la coréenne Lim Ji Young, même si nous n'étions pas véritablement en manque d'une réinterprétation du beau concerto de Sibelius.

Le public

Le public a également bien changé. On l'a connu réactif naguère, frondeur même, lorsqu'il n'hésitait pas à manifester sa désapprobation quant aux choix du jury qui lui déplaisaient. Cette ère est révolue et le soir du 30 mai 2015, on a eu droit à une scène surréaliste où le président du jury, polyglotte averti sauf en langues orientales, confondit les finalistes Ji Young Lim et Ji Yoon Lee. On ne lui en tiendra rigueur que sur le point de ne s'être pas suffisamment méfié et entraîné à articuler davantage des noms qu'ils savaient trop proches pour nos oreilles occidentales. La réaction du public fut encore plus désastreuse, qui applaudit sans broncher l'innocente usurpatrice d'un instant venue saluer une salle à peine incrédule.

Rendons quand même hommage aux (vrais) amateurs passionnés du concours qui ont déboursé 175 euros pour un abonnement aux éliminatoires et aux demi-finales. Il leur a donné le droit d'entendre, en particulier, plus de 60 fois la Sonate D 574 de Schubert, en éliminatoires, et 24 concertos de Mozart, en demi-finale (5 fois le n°3 qui n'a guère porté chance à ses défenseurs d'un soir, 8 fois le n°4 et 11 fois le plus accompli n°5), belle abnégation ! Vous ferez justement remarquer que le jury a été soumis au même régime, sauf que lui était payé pour cela !

Le règlement

Entendre en finale 4 fois le concerto de Brahms, 3 fois celui de Sibelius et 2 fois celui de Tchaïkovski n'avait rien de vraiment passionnant. Je peux comprendre que la fibre romantique du plus grand nombre ne s'accommode pas facilement des concertos un peu creux de Paganini, Wieniawski et Vieuxtemps mais qu'on m'explique pourquoi Schumann (-), Dvorak (2 fois cependant : 1955 & 1971), Saint-Saëns (n°3, 3 fois en 1976, 1993 & 1997), Elgar (2 fois en 1967 & 2009), Szymanowski (n°1, -), Szymanowski (n°2, -), Nielsen (-), Korngold (-), voire même Barber (-) ne sont jamais choisis par les candidats (ni conseillés par leurs professeurs) alors qu'ils figurent au répertoire de très grands violonistes !

Parmi les concertos modernes, seuls Bartok (n°2) et Schostakovitch (n°1) font recette auprès des finalistes mais on cherche en vain Schönberg (savant), Berg (essentiel), Stravinsky (étincelant), Britten (brillant) et pourquoi pas Hindemith, Bartok (n°1) et Schostakovitch (n°2). Et c'est encore pire quand on se rapproche de l'an 2000 : Bacewicz (n°7), Tishchenko (n°2), Schnittke (n°4, génial cependant !), Penderecki (n°2), Dutilleux, Meyer (adorable), Adams, Lindberg, Salonen et Unsuk Chin (formidable) demeureront, pour longtemps, je le crains, aux abonnés absents.

Ce concours qui change si souvent de règlement ne pourrait-il se résoudre à remplacer l'épreuve du concerto imposé par la défense d'une oeuvre contemporaine du répertoire ? Ce serait tout bénéfice pour les candidats et le public, bref pour la Musique.

On m'objectera qu'il est inconcevable de demander aux musiciens de l'orchestre d'apprendre autant d'oeuvres rarement jouées mais, sauf à les prendre pour des fonctionnaires, n'est-ce pas aussi cruel de leur demander de tourner en rond parmi quelques oeuvres toujours les mêmes sans espoir d'évasion ?