Tiré de l'oubli : Manfred Gurlitt.

Manfred Gurlitt

Manfred Gurlitt (1890-1973) fait partie de cette génération de musiciens allemands sacrifiés sur l'hôtel de la politique nationale socialiste.   Soupçonné d'être d'ascendance juive, par sa grand-mère paternelle, il ne dut son salut qu'à l'initiative de sa mère, confessant par écrit, que son père biologique n'était pas Fritz Gurlitt mais son actuel deuxième mari et bon Aryen, Willi Waldecker - l'adultère a parfois du bon !   Il crut opportun d'adhérer au parti nazi en 1933 mais cela ne suffit pas à le tenir à l'abri de déboires sérieux.   Les raisons en sont peu claires mais il semble que son caractère ombrageux lui ait valu pas mal d'ennemis, prêts à dénoncer sa musique, auprès des services de la propagande nazie, comme non conforme à l'idéal du moment.   Gurlitt fut démis de ses positions officielles et un compromis fut trouvé afin qu'il émigre, en 1938, au … Japon !

On raconte que - nostalgique ? - il y fréquentait régulièrement l'ambassade d'Allemagne, si bien qu'au bilan, nul ne sait quels furent ses rapports exacts avec le régime.   Il revint brièvement au pays, après la guerre, espérant une reconnaissance tardive mais sa musique fut jugée démodée et il se résigna à rejoindre définitivement Tokyo où il fonda sa propre compagnie d'opéra et enseigna au Showa College of Music.

Très doué, Gurlitt commença, très jeune, des études complètes, de piano, de direction d'orchestre et de composition auprès d'Engelbert Humperdinck (1854-1921).   Naturellement tenté par la scène d'opéra, il lui consacrera une bonne partie de son temps.

Au théâtre, il a gravi les échelons un à un, gagnant sa vie comme répétiteur au Staatsoper de Berlin puis comme assistant de Karl Muck à Bayreuth.   A partir de 1911, il devint second chef à Essen puis à Augsbourg, enfin chef principal à Brême.

Son activité de compositeur fait état de 8 opéras que l'on tarde à redécouvrir, à la scène du moins :

"Son" Wozzeck (d'après Georg Büchner), publié en 1926, quelques mois seulement après celui d'Alban Berg (1885-1935), fut très bien accueilli par le public, mieux même que celui de son rival.   Est-ce pour lui faire payer ce "camouflet" que l'histoire - jamais avare d'excès - s'est vengée, condamnant l'oeuvre aux oubliettes ?   Elle est pourtant remarquable en tous points et même si elle est peu novatrice pour son époque, elle le sera bien assez, à l'avenir, pour tous ceux qui ne souhaitent qu'une chose : entendre de la bonne musique.   Voici deux extraits d'un excellent enregistrement paru chez Capriccio : les Scènes 12 & 19 .   Cette dernière, en fait l'épilogue, clôt ce sombre drame sur une musique d'une beauté sereine.

"Son" Soldaten (d'après Jakob Lenz), daté de 1930, a anticipé celui de Bern Aloïs Zimmermann et là encore l'histoire se répète.   Que reproche-t-on au juste à cette musique ?   A nouveau d'avoir déjà été entendue par le passé.   Il est vrai que Soldaten fait davantage référence à Richard Strauss (Introduction ), Gustav Mahler (Interlude de l'acte 1) et même Richard Wagner qu'à la deuxième école de Vienne mais en quoi serait-ce une tare ?   L'histoire de l'art semble sans cesse répéter cette rengaine : "Du neuf, toujours du neuf, voilà ce qu'il nous faut !".   Heureusement, avec le temps, ce genre de reproches a tendance à s'estomper ... mais l'artiste n'est plus là pour assister à la résurrection de son oeuvre.

Nana (d'après Emile Zola), daté de 1932, évoque également clairement le même sujet que Lulu d'Alban Berg (1885-1935), publié la même année.   Cet opéra, par contre, attend toujours son premier enregistrement, tout comme d'autres oeuvres scéniques - Nächtlicher Spuk (1936), Warum (1936/1945), Nordische Ballade (1934/44), Wir schreitten aus (1958) - tombées dans un oubli encore plus profond.

Gurlitt a aussi écrit de la musique instrumentale dont un Concerto pour violon et un autre pour violoncelle ainsi que deux Symphonies "Goya" et "Shakespeare".   Le label Phoenix vient de publier la Symphonie Goya et les critiques enfin favorables montrent combien cette musique méritait de revivre.

Un sort versatile s'est bel et bien acharné sur Gurlitt.   Sa musique fut jugée trop moderne voire dégénérée par les services de la propagande de Goebbels.   La guerre terminée, on lui fit le procès inverse, lui reprochant de cultiver une esthétique dépassée !   C'en était trop pour un homme qui avait fondé, lors de son séjour à Brême, la Gesellschaft für Neue Musik (1922), une société de défense de la musique d'avant-garde.

Il eut beau contacter les milieux germaniques influents dont Wilhelm Furtwängler, personne ne voulut prendre le risque de remonter l'un de ses opéras et ce n'est pas La Croix du Mérite qu'il reçut, via l'ambassadeur d'Allemagne à Tokyo, qui put changer quoi que ce soit à son amertume.

Même les Japonais reconnaissants de son influence décisive sur la scène nippone ne purent véritablement le consoler : ce que Gurlitt aurait voulu, c'était la reconnaissance de ses pairs allemands et figurer sur la longue liste des grands musiciens dont ce pays s'enorgueillit.   Au lieu de cela, il se retrouve à peine mentionné dans les encyclopédies musicales.

Qu'il se rassure, là où il repose, les encyclopédies sont rarement en avance sur leur temps et on trouve aujourd'hui des éditeurs courageux qui commencent à réparer les erreurs du passé.   Les studios d'enregistrements résonnent enfin de sa musique, demain peut-être la scène; elle le mérite amplement.

Le lecteur intéressé par davantage de détails sur le séjour nippon de Gurlitt peut se référer à un article documenté, publié par Luciana Galliano.