Compositeurs négligés

Reynaldo Hahn

Reynaldo Hahn
Reynaldo Hahn

Pourquoi diable faudrait-il tirer de l'oubli un musicien dont le nom est dans presque toutes les mémoires ? Même nos grands-parents fredonnaient en duo ce tube inoxydable, Nous avons fait un beau voyage, extrait de l'opérette Ciboulette ! Parce que Hahn, mélodiste hors pair, est resté prisonnier de ses romances alors que le reste de son oeuvre apparaît passionnante, pour ce que nous en connaissons.

Né d'une mère vénézuélienne et d'un père allemand d'origine juive, le petit Reynaldo Hahn  (1874-1947) fut le cadet d'une fratrie aisée de 9 enfants. Proche du président vénézuélien Antonio Guzmán Blanco, son père organisa l'exil prudent de toute la famille vers Paris (en 1878) lorsque le climat politique de l'endroit devint incertain. L'ex-président, un temps menacé, redressa sa barque et obtint le titre d'ambassadeur dans la ville lumière où il mena grand train.

Elève précoce du Conservatoire de Paris, Hahn remporta son premier succès, à 14 ans, avec la mélodie, Si mes vers avaient des ailes, sur un poème de Victor Hugo. Raffiné autant que cultivé, doté d'une voix de baryton léger, Hahn fut introduit et admis dans les salons les plus distingués de la capitale ne se faisant jamais prier pour interpréter ses mélodies, en s'accompagnant au piano.

Reynaldo Hahn : mélodies
Reynaldo Hahn : mélodies
Reynaldo Hahn : mélodies
Reynaldo Hahn : mélodies

C'est là qu'il rencontra quelques grands écrivains, Alphonse Daudet, Anatole France, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Edmond de Goncourt et beaucoup d'autres auxquels il emprunta la plupart des textes de ses mélodies. Il eut aussi, pendant deux ans, une aventure sentimentale avec Marcel Proust. A son terme, les amants demeurèrent amis pour toujours.

Cinq cahiers de mélodies ont été publiés qui comptent parmi ce que la musique française propose de plus précieux dans le genre. Ils ont été enregistrés et comme souvent, ce sont les interprètes anglo-saxonnes (Felicity Lott, Susan Graham, Susan Bickley, Sarah Connolly, Joyce Di Donato, ...) qui se sont révélées les plus généreuses.

Chacune de ces miniatures est un véritable bijou : savourez sans modération L'heure exquise, Les étoiles, Les fêtes galantes, D'une prison, La dernière valse, Quand la nuit n'est pas étoilée, Je me souviens, Sur l'eau, Le rossignol des lilas, L'énamourée, La barcheta sans oublier le (la?) magique A Chloris et comme je ne suis pas sûr que Chloris soit un homme ou une femme, je vous ressers la même mélodie chantée, cette fois, par Philippe Jaroussky (enfin une voix française !), l'ambiguïté de la voix prenant tout son sens ! Dans un souci d'objectivité, je dois mentionner que la plupart de ces oeuvrettes furent créées par des voix françaises mais qu'hélas les enregistrements existants sont parfaitement démodés. Il faut fouiller pour trouver une belle voix française actuelle au service de ce répertoire (Isabelle Drouet, excellente dans Pour la nuit).

Ce fut entre les deux guerres que Hahn écrivit les opérettes légères, "Ciboulette", "Brummell", "La colombe de Bouddha", "Beaucoup de bruit pour rien" et "Malvina" ainsi que les comédies musicales, "Mozart" et "O mon bel Inconnu". Elles firent tant pour sa fortune qu'on en vint à oublier le reste de son oeuvre.

Un site dédicacé au compositeur détaille son catalogue complet et un autre tient à jour la liste des enregistrements (in)disponibles. La plupart sont malheureusement tellement anciens qu'ils sont de qualité sonore précaire. Voyons, à présent, ce qui existe et ce qui devrait exister :

  • En musique symphonique, Hahn a terminé deux concertos (pour piano et pour violon) et ébauché un concerto pour violoncelle. Le Concerto pour piano est disponible dans une excellente interprétation de Stephen Coombs (anglais, évidemment !) tandis que le Concerto pour violon attend toujours sa version de référence. Quant au Concerto provençal, pour petit ensemble, repiqué ici d'après un 78 tours, il a quand même été enregistré chez Hyperion. Les musiques de ballets sont à peine mieux servies, seul Le Bal de Béatrice d'Este (désolé pour l'interprétation calamiteuse), qui annonce Poulenc, ayant été enregistré chez Hyperion. Par contre, on attend toujours que l'on exhume "La Fête chez Thérèse" et "Le Dieu bleu", créé pour les Ballets russes de Diaghilev. Quant au poème symphonique "Nuit d'amour bergamasque" et les musiques de scène des "Deux courtisanes" ou de "L'Obstacle", ils sont carrément absents des catalogues.
  • Hahn : Oeuvres pour piano
    Hahn : Oeuvres pour piano
    La musique de chambre comporte une Sonate pour violon & piano, un Trio à clavier, trois Quatuors à cordes, autant de Quatuors à clavier (n°3) et un superbe Quintette à clavier (1921). On y ajoutera d'innombrables courtes pièces pour piano (au moins 150 répertoriées et rarement jouées) où le compositeur se montre particulièrement à l'aise : Sonatine, Premières valses (Ninette & Avec du mouvement), La Reine au jardin et Les rêves du prince Eglantine. L'intégrale - 4CD, j'ai de sérieux doutes - a été enregistrée sous les doigts de Cristina Ariagno, hélas pour un prix scandaleux (plus de 100 euros !).
  • Concernant l'oeuvre scénique, il est bien dommage que "Ciboulette" ait complètement occulté les oeuvres supposées plus sérieuses, L'île du rêve, d'après Pierre Loti, Le marchand de Venise, "Nausicaa" et "La Carmélite", sans compter "Le Oui des jeunes filles", oeuvre inachevée mais orchestrée ultérieurement par Henri Büsser (le pauvre on se demande pourquoi il s'est donné toute cette peine). Elles ont pourtant toutes été créées sur les scènes parisiennes mais elles en ont disparu. Seul "Le marchand de Venise" a refait une apparition furtive en 1996 à Portland (USA) ! Terme d'un bilan désolant, les scènes lyriques, "La Reine de Sheba" et "Promothée triomphant" manquent également à l'appel.
Cénotaphe Reynaldo Hahn
Cénotaphe Reynaldo Hahn

Vous l'aurez compris Reynaldo Hahn est mort deux fois et on aimerait qu'il ressuscite au moins de la première, aidé par des interprètes de qualité (ce qui ne fut pas toujours le cas ici sans que j'y aie été pour grand-chose).

Marcel Proust lui rendit un premier hommage en écrivant de sa musique "qu'elle étreint les coeurs et mouille les yeux". Prenez le relais, lors de votre prochaine visite au Père Lachaise, où il repose Section 85. Recueillez-vous sans vous laisser distraire par l'inscription gravée au fronton du cénotaphe, Famille Echenagucia, c'était le nom de sa mère. Tant que vous y êtes à rentabiliser votre excursion, cherchez la tombe de Marcel Proust, elle n'est pas loin et beaucoup mieux signalée.