Genres musicaux

Où sont passées les messes d’antan ?

1ère Partie : L'Office des vivants
Missa de Beata Virgine (Kyrie) de Josquin Desprez
Missa de Beata Virgine (Kyrie)
de Josquin Desprez

S'il est un bienfait que l'on ne peut contester à l'Eglise catholique, c'est son apport essentiel au monde de l’art : les cathédrales, bien sûr, et quantité d’églises beaucoup plus modestes dans leur architecture, mais aussi les sculptures, les peintures et peut-être surtout les musiques qu'elle a inspirées.  Aucune des dissidences connues par l'Eglise - luthérienne, calviniste, anglicane ou autres évangéliques - ne peut se targuer d'avoir motivé, à ce point, les artistes et singulièrement les musiciens. 

Il faudrait, de fait, être aveugle pour mettre sur un pied d'égalité l'architecture d'une cathédrale et celle d'un temple et être sourd pour confondre une messe polyphonique avec un psaume calviniste (ou un choral luthérien).

Il est particulièrement remarquable que beaucoup de musiciens ayant écrit de la musique sacrée n'étaient pas nécessairement concernés par les problèmes de la foi.  On trouve pêle-mêle : des catholiques convaincus (Monteverdi, Vivaldi, Messiaen), des protestants tout aussi fervents (Schütz, Bach), des maçons façon 18ème siècle (Mozart), des déistes (Beethoven), des dramaturges exaltés (Berlioz, Verdi), etc.   Tous ont eu, en commun, de s'être frottés au divin avec leurs convictions personnelles et en investissant le meilleur de leurs forces créatrices. 

Aucun genre musical ne peut se targuer d’avoir inspiré autant de chefs-d’œuvre à autant de compositeurs différents : les messes de Dufay, les messes et les motets de Desprez, la Selva Morale de Monteverdi, les cantates, les passions et les messes de Bach, les oratorios de Haendel, la musique sacrée de Vivaldi, les messes de Haydn, de Mozart, de Beethoven et de tous ceux qui ont suivi au 19ème siècle (Berlioz, Verdi, Fauré, ...). 

On note que les musiciens cités ne sont pas de première jeunesse et le fait est que plus on avance dans le temps, plus la société se désacralise et moins on écrit de (bonne) musique d'église.  Celle que l'on entend aujourd'hui, lors des offices du dimanche, a de quoi faire fuir et de fait, les fidèles se font de plus en plus rares.  On pense les inciter à revenir en leur servant des musiques bâtardes, au goût douteux du jour et on ne pense jamais à faire l'inverse : restaurer les grandes œuvres du passé ou en créer de nouvelles à leur image.   On a décidément la musique qu'on mérite.

Orient & Occident

L’histoire du chant de l’Eglise chrétienne remonte bien avant l’an mille et les pratiques étaient très différentes en Orient et en Occident, basées l’une sur le chant byzantin et l’autre sur le vieux chant romain, celui qui a donné naissance au chant grégorien.  Cette appellation doit son nom au pape Grégoire Ier (540-604) qui n'est pourtant probablement pour pas grand-chose dans une codification musicale fixée bien plus tard, sous le règne de Charlemagne.

Neumes
Neumes

On a gardé de très nombreux ouvrages luxueusement édités qui reprennent ces chants dans une notation à base de neumes inscrits sur une portée à 4 lignes que les éditions modernes conservent d'ailleurs en l'état.  

Le mélomane peut facilement se faire une idée des différences colossales qui séparent les univers sonores primitifs, orientaux et occidentaux. 

  • Le chant byzantin possède un pouvoir de séduction immédiat, basé sur de longues phrases mélismatiques très ornées, chantées en alternance par les voix solistes et le chœur.  Les tessitures, souvent très graves, créent une atmosphère tantôt contemplative, tantôt jubilatoire.   Bien que l'essentiel des monastères orthodoxes soient situés en Grèce ou en Europe orientale (Bulgarie, Russie, etc.), il en existe également en Occident.  L’Abbaye de Chevetogne, en Belgique, est un exemple célèbre.  Les amateurs patients (un office orthodoxe s’apparente toujours à un marathon) peuvent tenter l’expérience de suivre l’office pascal, chanté par les moines de cette abbaye : ils ne seront vraisemblablement pas déçus.
  • Le chant grégorien (= plain-chant) est, en comparaison, beaucoup plus austère et l’ornementation en est volontairement absente.  Les moines de l’Abbaye de Solesmes, en France, ont effectué un patient travail d'exégèse leur faisant penser qu'ils détiennent la "vérité" en matière d’interprétation de ce répertoire.  Une contestation existe à laquelle je me garderai bien de prendre part.

On a tenté, au cours des siècles, d'adoucir la sévérité du plain-chant.  Un procédé intéressant porte le nom de machicotage.  Il s'agit d'une ornementation de la ligne grégorienne procédant par ajout de notes intercalaires et de mélismes entre les tierces.  Jadis très en vogue dans le diocèse de Paris et singulièrement à Notre-Dame, cette technique, proscrite cependant lors de l'office des morts, a disparu au 19ème siècle, sous le coup des réformes grégoriennes.  L'ensemble belge Graindelavoix, a relevé le défi de restaurer cette pratique dans les intermèdes de plain-chant qui séparent les parties de la Missa Caput d'Ockeghem. L'enregistrement réalisé est fascinant.

Si la tradition byzantine déployait plus de charmes immédiats, la tradition grégorienne allait s'avérer plus féconde au point qu'il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de l'émergence d'une tradition savante en Occident.

Le chant byzantin souffre, en effet, du défaut d’avoir trop vite exprimé explicitement ce qu’il pouvait dire.  L’ornementation abondante, qui fait son attrait immédiat, se retourne contre lui lorsqu’il s’agit de prévoir les évolutions possibles vers des compositions plus élaborées.  Cette musique est largement restée en l'état d'origine, se contentant de  déployer des lignes mélodiques horizontales et ne voyant pas davantage l'intérêt d'assimiler les progrès de la facture instrumentale. 

Le chant grégorien n’est plus pauvre qu’en apparence car en réalité, il est potentiellement beaucoup plus riche.  C’est la simplicité de son matériau de base qui a permis l’élaboration de la verticalité en musique, le déploiement simultané de plusieurs voies autonomes, bref de la polyphonie puis beaucoup plus tard, de la symphonie sans lesquelles la musique savante occidentale ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

Raccourci de l’histoire de la messe en musique

L'histoire de la musique savante occidentale a coïncidé, pendant trois siècles, avec celle de la messe mise en musique.  Les musiciens médiévaux furent les premiers à comprendre qu'ils pouvaient concevoir des musiques de célébration du culte dignes des lieux qui les abritaient.  L’aube de la Renaissance a scellé cette entente en favorisant l’exercice d’une polyphonie de plus en plus savante, au point que l’exercice de l’art a fini par prendre l’ascendant sur celui du culte.  La papauté s'est alors émue de ce qu'elle a considéré comme une dérive et a profité de la nécessité d’une contre-réforme pour rappeler les musiciens à l'ordre; c'était, de fait, la fin d'une époque. 

Les siècles ultérieurs allaient heureusement permettre aux dérives de reprendre, au prix, il est vrai, d’une distanciation qui allait insensiblement déplacer les musiciens et leurs auditeurs, de l’église vers la salle de concert.    

L'histoire de la musique sacrée occidentale est tellement riche que ce billet se concentre sur la forme particulière de la mise en musique de l'office de la messe catholique.  Ce sujet est un univers en soi que nous réduirons à sa partie la plus significative.

Bien que l’ordinaire de la messe ait été fixé dans la succession de ses parties principales - Kyrie-Gloria-Credo-Sanctus-Benedictus-Agnus Dei - dès le 9ème siècle, on ne chantait, au début, que des mouvements isolés de messes, entrecoupés de plain-chant. 

Les premières messes connues (dites de Barcelone, de Tournai (ca 1370) & de Toulouse) et complètes, au sens liturgique du terme, sont anonymes et disparates au plan des notations.  La première messe signée est celle de Machaut.

1. La fin du Moyen-âge : Guillaume de Machaut (1300-1377)

La Messe Nostre Dame (ca 1360?) de Machaut (orthographié Machault par certains) est, sans doute, le premier sommet de la musique : l’œuvre d’un homme qui signe son œuvre avec la conscience - ne disons pas l'espoir - qu'elle lui survivra.  Elle appartient au courant artistique de l'Ars Nova, tel que codifié par Philippe de Vitry.  L’absence relative de règles coercitives, qui ne viendront qu’un siècle plus tard, rend cette musique très libre d’expression et d'un modernisme comparable à celui qu'on découvre dans les plus belles peintures de l'époque. 

Les spécialistes sont loin d’être d’accord sur la façon dont cette musique doit être restituée; si elle doit être accompagnée ou entrecoupée d’épisodes instrumentaux.  Les très nombreux enregistrements que nous possédons montrent clairement l’étonnante diversité des approches possibles.  Vous pouvez vous livrer au jeu des comparaisons et il n’est nullement exclu que la version que vous préférerez s'éloigne de ce que les spécialistes considèrent comme l’idéal musicologique, celui qui colle théoriquement au plus près d’une "vérité interprétative historique".  C’est probablement mon cas lorsque j’avoue, sans la moindre honte, aimer l’interprétation un brin iconoclaste du souvent controversé, René Clemencic. Celle de l'ensemble Alfred Deller, tout aussi ancienne, est également mémorable. Enfin, parmi les versions modernes, voici, en intégralité et entrecoupée de passages en plain-chant, celle de l'Ensemble Gilles Binchois.

2. La Basse Renaissance

La messe de Machaut est un monument isolé dans le paysage de l’époque.  Il a fallu attendre un siècle pour que se développent des techniques de composition polyphonique de plus en plus savantes incorporant un principe d'unité stylistique.  Les messes cycliques voient, de fait, leurs différentes parties reliées par un motif mélodique de base (appelé Cantus Firmus), emprunté au chant grégorien.

La Haute Renaissance fut l’âge d’or de la messe polyphonique, celui où les audaces contrapuntiques se sont mises en place, au fil des générations successives.

Sur le continent, les franco-flamands (issus du nord de la France et de la Belgique hennuyère actuelle) ont régné en maîtres pendant deux siècles :

Dufay et Binchois
Dufay et Binchois

Guillaume Dufay (1400-1474) - à gauche sur la "photo" - est probablement né à Cambrai : c'est la première grosse pointure de l'histoire musicale.  Une douzaine de ses messes complètes nous sont parvenues et ont été enregistrées (L'Homme armé, Se la face ay pale, L'Homme Arme, Caput, ...).  Le Binchois Consort et son homologue français, l'ensemble Gilles Binchois, excellent dans ce répertoire mais ils ne sont pas les seuls.  Les deux dernières messes, Ecce Ancilla Domini et Ave Regina Coelorum sont les deux grands chefs-d'œuvre de Dufay. Elles sont inexplicablement rarement enregistrées donc je conserve précieusement d'anciens enregistrements sur vinyle, réalisés par le Clemencic Consort (encore lui, je suis fan !). Souvent snobé par les puristes, cet ensemble n'a pas son pareil pour remuer les montagnes de la foi.

Gilles Binchois (1400-1460) - à droite sur la même photo - né à Mons (près de Binche !) en Belgique, fut l'exact contemporain de Dufay.  Ecoutez sa Missa Ferialis (plages 10 à 15).

Johannes Ockeghem (1425-1497), né à Saint Ghislain, également près de Mons, appartint à la génération suivante. Outre la Missa Caput, déjà évoquée, il en a écrit beaucoup d'autres (Prolationum, L'homme armé, Mi-mi, ...).

Josquin Desprez
Josquin Desprez

Josquin Desprez (1440-1521), surnommé le Prince des musiciens par ses contemporains, fit partie de la génération suivante. Né en Picardie pour les Français, en Hainaut pour les Belges, ses motets et ses nombreuses messes brillent par un équilibre vocal parfait. Vérifiez-le sur l'exemple de la célèbre, Missa Pange Lingua superbement chantée par les ensembles Janequin et Organum, réunis pour la circonstance. Ecoutez encore les messes De beata Virgine, La Sol Fa Ré Mi, Missa Hercules dux Ferrariae, Fortuna desperata, Malheur me bat ou L'Homme armé.

Citons encore quelques compositeurs importants de cette époque, Heinrich Isaac (1450-1517) (Missa de Apostolis, Missa Paschalis), Jacob Obrecht (1457-1505) (Missa Maria Zart), Adrian Willaert (1490-1562) (Missa Christus resurgens; la Missa Benedicta es est d'attribution incertaine, le nom du trop peu connu Nicolle des Celliers de Hesdin (1500-1538) ayant été également avancé) et réservons une mention spéciale à l'extraordinaire Missa Ecce Terrae Motus (Messe du tremblement de terre, à 12 voix !) d'Antoine Brumel (1460-1513).  L'entendre chantée in situ par l'ensemble Huelgas, disposé en cercle, provoque une ivresse sonore indescriptible.

Au fil du temps se sont se multipliées des messes parodies prenant, comme motif de base, non plus une mélodie grégorienne mais un chant, voire une chanson profane.  La mélodie "L’Homme Armé", un tube du 15ème siècle attribué à Antoine Busnois, a été parodiée par les plus grands compositeurs de l’époque : Dufay, Obrecht, Ockeghem, Binchois, Desprez (deux fois).

Le principe de cette parodie est beaucoup plus sophistiqué que ce qu'un esprit simple pourrait imaginer : il ne s'agit nullement de copier servilement la ligne mélodique mais d'en utiliser les intervalles et les rythmes, sous une forme le plus souvent cryptée.  Voici par exemple, un extrait de l'Agnus Dei de la Missa l'Homme Armé super Voces Musicales de Josquin Desprez que vous comparerez à la mélodie d'origine (patientez 60 secondes).

L'usage que Karl Jenkins (1944- ), a fait de la même mélodie, dans sa messe Armed Man, est très différent puisqu'il la cite explicitement.

Des excès ont bientôt vu le jour, contribuant à faire le lit d’une réforme qui flottait dans l’air du temps : la messe "Sur le pont d’Avignon" de Pierre Certon est encore bien sage mais d’autres ont suivi, sur des airs connus à l’époque comme nettement gaillards, voire franchement grivois.  C'est ainsi qu'on découvre, sous la plume de Roland de Lassus (1532-1594), des Missae Vinus bonum, Suzanne un jour, Entre vous filles, etc. 

L'Angleterre, catholique et romaine jusqu'en 1531, ne fut pas en reste avec le continent :

Le genre va cependant disparaître progressivement avec l'apparition du culte anglican, une tendance accélérée suite à la tentative d'assassinat de Jacques 1er par les catholiques, en 1605 (Conspiration des poudres).  Seuls quelques courageux musiciens resteront fidèles à leur foi catholique, au prix de sévères persécutions.

Notes relatives aux problèmes d'interprétation : Il est inévitable que des musiques écrites, il y a plus de 500 ans, posent des problèmes d'interprétation impossibles à résoudre complètement.  Une notation musicale, même en progrès constant, était incapable de fixer toutes les nuances que la tradition entretenait oralement à l'époque.  Les ensembles spécialisés dans l'exécution des musiques anciennes résolvent le problème chacun à leur manière et c'est, au fond, très bien comme cela : il serait très ennuyeux qu'ils se recopient servilement. Il reste à chaque auditeur à faire le choix personnel qui lui convient.  Voici quelques ensembles célèbres qui se consacrent à la musique ancienne : certains disparaissent mais il en naît de nouveaux chaque année.  Dans tous les cas, le CD est là qui garde vivant le témoignage de chacun.

Quelques ensembles anglais, Westminster Cathedral Choir, The Sixteens, The Tallis Scholars,  cultivent les voix blanches.  C'est un héritage de la tradition chorale anglaise où les voix de garçons dominent.   Les autres ne pratiquent pas ce son détimbré : les ensembles Hilliard, King's Singers, Deller Consort, Pro Cantionae Antiqua, The Early Music Consort of London respectent un "meilleur" équilibre des voix.

Les ensembles belges, Huelgas, Capilla Flamenca, La Chapelle Royale, Graindelavoix comptent parmi les meilleurs.  Ce pays a d'ailleurs toujours été très actif dans le domaine de la musique ancienne, comptant nombre de pionniers.

Quelques phalanges françaises se distinguent également : les ensembles Organum, Gilles Binchois, Clément Janequin, etc.

3. Réforme et Contre-Réforme sur le continent

Les rapports entre la musique et l'église vont se compliquer à partir du 16ème siècle et les guerres de religion ne sont pas pour rien dans cette rupture d'entente.  La dissidence protestante (Luther 1517) a eu, à cet égard, des conséquences dévastatrices :

  • Directes parce que le Temple va progressivement prôner que l’assemblée des fidèles participe activement au chant collectif.  Comme ces fidèles ne sont pas nécessairement aguerris aux techniques vocales, ni d’ailleurs nécessairement dotés d’une belle voix, il a été prévu de s’en tenir à des chorals faciles à retenir et à chanter.  En Allemagne du Nord, berceau de la Réforme, Martin Luther (1483-1546) ne s'est pas contenté de fustiger les excès de l'Eglise catholique dans tous les domaines : il s’est aussi investi dans l’écriture d’un recueil de psaumes restés d'actualité. Luther ne s'est jamais opposé à la messe en latin, l'ayant simplement réduite au Kyrie et au Gloria. La messe luthérienne, comme on la désigne, est une réalité où le Credo, en particulier, est passé à la trappe, du fait de sa référence explicite à l'Eglise catholique, apostolique et - sous-entendu - romaine. Mais il est également vrai que Luther préconisait le recours à la langue vernaculaire, compréhensible par tous. L'idée revenait à privilégier le sens des paroles au sens de la musique. C'est probablement une erreur de croire qu'on peut converser avec Dieu avec des mots : l'expérience quotidienne prouve qu'il ne nous entend pas et que c'est un monologue de sourd. Si le but du culte est d'élever la spiritualité des gens, alors l'exercice de la musique vaut certainement celui de la prière :

    La Musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie.
    (Lettre de L. van Beethoven à Bettina Brentano, 1810)

    Au plan strictement musical, on perçoit aujourd'hui les conséquences de telles erreurs : nos temples mais aussi, par contagion funeste, nos églises, résonnent à présent de chants bâtards qui passent à côté du véritable sens du sacré.  Les chorals luthériens n'ont, par bonheur, fait que ponctuer l’œuvre religieuse de Jean-Sébastien Bach, par ailleurs beaucoup plus ambitieuse mais c'est plutôt une exception, liée au génie de ce musicien. 
  • Indirectes parce que l’Eglise catholique, se sentant menacée de toutes parts par les attaques de Luther, a voulu prôner, dans tous les domaines y compris la musique, le retour à une rigueur recentrée sur la foi.  Les conséquences musicales furent dramatiques : il s’agissait ni plus ni moins d’interdire aux compositeurs de considérer l’écriture d’une messe ou d’un motet comme un théâtre d'expérimentation artistique.  C'était leur porter un coup très rude car à cette époque, il n'était de musique savante qu'à l'église.  Dans cet esprit, le Concile de Trente (ouvert en 1545) a exigé, sous peine de bannissement musical pur et simple, le retour à un style sévère dépourvu d’acrobaties.  Les instruments qui commençaient à se perfectionner furent écartés, particulièrement les cordes jugées trop lascives et les voix durent, pour les mêmes raisons, être masculines, quitte à confier les parties de soprano à de jeunes garçons. 
    Giovanni Pierluigi da Palestrina (1514?-1594) a négocié avec la papauté, le droit de continuer à écrire pour l'office en respectant le nouveau canon. C'était le prix à payer pour sauver provisoirement la musique d'église menacée, sans cela, de disparition. La Missa Papae Marcelli, est la plus connue dans un ensemble gigantesque qui en comprend plus d'une centaine !
Rolland de Lassus
Rolland de Lassus
Palestrina
Palestrina

Outre les messes de Palestrina, on retiendra celles - plus ou moins contemporaines - de  Christobal de Morales (1500-1553) (Missa de Beata Virgine, Missa Mille Regretz - superbe ! -), Andrea Gabrielli (1510-1586) (Missa Pater peccavi, Missa Quando Lieta Sperai), Philippe de Monte (1521-1603) (Missa Sine Nomine), Francisco Guerrero (1528-199) (Missa Dormendo un giorno), Roland de Lassus (1532-1594) (Missa Tous les regretz), Alonso Lobo (1555-1617) (Missa Simile est Regnum Caelorum).

4. La Haute Renaissance et l'âge Prébaroque

Aussi admiratif qu’on puisse l'être pour la science développée par ces musiciens obligés de cuisiner avec les restes, force est de reconnaître que la musique vocale fonçait dans une impasse : le respect d'un canon unique débouchait inévitablement sur la monotonie.  Elle n'en sortira que par la grâce des musiciens italiens qui se réveillèrent enfin : alors que dans les autres arts, l'Italie était à la tête de la Renaissance, au point de l'incarner, en musique, elle était bizarrement à la traîne.  Certes, elle hébergeait depuis longtemps des cours princières férues de musique mais les musiciens locaux n'y jouaient qu'un rôle étrangement subalterne.  Un musicien de génie va rattraper ce retard, à l'approche des années 1600, préparant un règne transalpin qui allait durer trois quarts de siècle.  C'était, de fait, la fin de l'hégémonie franco-flamande. 

L’illustre Claudio Monteverdi (1567-1643) fut le grand artisan de la Renaissance musicale italienne, qu'il a portée à son plus haut niveau.  Le catalogue de ses œuvres laisse clairement voir l'écartèlement qu'il a subi entre une contre-réforme toujours active lui dictant le style sévère en usage (Stile Antico) et un instinct très sûr le poussant vers une pratique musicale moderne (Stile nuovo) où la polyphonie verticale digérait le style madrigalesque horizontal récemment mis au point par des précurseurs italiens.  Ces deux "Stile" coexistèrent un temps dans son œuvre majeure, la Selva Morale, un vaste recueil de pièces religieuses écrites pour Saint-Marc de Venise.  Ce recueil ne contient que deux messes, hélas en stile antico, dont la Missa In illo Tempore est la plus connue.

Ses successeurs, Francesco Cavalli (1602-1676) (Missa concertata) et Giacomo Carissimi (1605-1674) (Missa l'Homme armé), entretinrent la suprématie italienne, conjointement avec une pléiade d'instrumentistes virtuoses qui surent profiter de l'essor de la lutherie.

Vers la fin du 17ème siècle, l'Italie a pourtant progressivement perdu son hégémonie musicale du fait d'une concurrence de plus en plus rude en provenance d'Espagne, de France et surtout d'Allemagne.

En Espagne, Joan Cererols (1618-1680) a pris, lui aussi, ses distances avec le style ancien (Missa de Batalla - à ne pas manquer ! -). Le genre s'est d'ailleurs exporté aux Amériques hispaniques (Missa de Batalla de Fabián Pérez Ximeno (1595-1654) ou Missa de Batalla de Francisco López Capillas (1608-1674)).

Marc-Antoine Charpentier
Marc-Antoine Charpentier

En France, les fastes de la cour Versaillaise réclamaient une musique authentiquement française qu'un Italien, Lully (1632-1687), leur a forgée de toutes pièces, particulièrement au théâtre.  Ce Lully était un intrigant qui fit au moins une victime de poids, Marc Antoine Charpentier (1643-1704), en obtenant de Louis XIV l'exclusivité de l'accès à la scène.  Charpentier dut patienter jusqu'à la mort de son rival pour obtenir réparation, écrivant de la musique d'église dont une impressionnante série de messes : Messe de Minuit, Missa Assumpta est Maria, Messe à 8 voix, etc.

En Autriche, c'est Heinrich Franz von Biber (1644-1704), d'origine tchèque, qui a honoré le genre des plus belles œuvres : Missa Alleluja à 36 voix, Missa Bruxellensis, Missa Salisburgensis (autant de musts festifs !), etc.

C'est précisément vers 1700 que la domination musicale austro-allemande s'est installée durablement pour deux siècles. Trois sommets de la musique, appartenant aux mondes baroque, classique et romantique, résument cette suprématie, désormais ancrée dans l'inconscient collectif :

  • La Messe en si mineur de J-S Bach est l’œuvre d’un musicien protestant qui écrit une messe catholique.  L'histoire est complexe et imparfaitement élucidée.  A l'origine, l'œuvre ne comprenait qu'un Kyrie et un Gloria, comme il seyait à une messe luthérienne.  Bach est revenu à cette œuvre à l'extrême fin de sa vie, la complétant en une Missa Tota, par adjonction des parties manquantes.  Il en a largement puisé la musique dans des cantates retravaillées, comme cela se faisait à l'époque.  On estime que les deux tiers de la partition sont des auto-parodies, un commentaire qui n'enlève rien à la magnificence de l'oeuvre.  Ne serait-ce que par sa durée (plus d’une heure et demie !), elle ne trouve sa place qu'au concert. Enregistrée un nombre incalculable de fois, je reste fidèle à l'interprétation de Philippe Herreweghe, parue chez Harmonia-Mundi.
  • Le Requiem de W-A Mozart est l'oeuvre poignante d'un musicien, encore bien jeune, qui semble deviner que sa vie ne tient plus qu'à un fil. Les légendes, plus ou moins fantaisistes, liées à la commande de l'oeuvre par un inconnu masqué, font place aujourd'hui à une requête du comte Walsegg, musicien amateur éclairé, qui avait l'habitude de faire passer les oeuvres reçues pour les siennes, en les recopiant de sa main. On ne comprend guère qu'il se soit adressé à Mozart, la supercherie allant être flagrante ! On sait que l'oeuvre, restée inachevée à la mort de Mozart, fut complétée par Franz Xaver Süssmayr (1766-1803) à la demande de Constance Mozart qui tenait à recevoir le paiement convenu (Freystadtler, Eybler et Stadler, précédemment contactés, avaient décliné l'offre). Il n'est pas absolument clair de savoir quelle est la contribution exacte de Süssmayr qui a revendiqué la fin du Lacrimosa, le Sanctus, le Benedictus et l'Agnus Dei, réutilisant en partie le matériau du Kyrie initial. Pour la petite histoire, Süssmayr a aussi écrit un Requiem (plages 14 à 20) que Walsegg aurait certainement eu moins de mal à faire passer pour le sien ! Pour la grande Histoire, il est possible d'apporter, une fois de plus, de l'eau au moulin de ceux qui prétendent, avec quelques raisons, que Mozart n'a rien inventé : les grandes lignes de son Requiem sont immédiatement reconnaissables dans l'oeuvre homologue de Michael Haydn (Pro defuncto Archiepiscopo Sigismundo, à ne pas confondre avec un Requiem inachevé, daté de la fin de sa vie), que Mozart a entendue à Salzbourg dès 1771, soit 20 ans avant qu'il n'écrive le sien dans l'urgence.
  • La Missa Solemnis de Ludwig van Beethoven est un tour de force extraordinaire que le maître considérait d'ailleurs comme sa meilleure oeuvre symphonique.  Commandée par l’Archiduc Rodolphe pour son intronisation, elle ne fut pas achevée à temps et l’eût-elle été qu’elle n’aurait pas convenu vu sa longueur démesurée et un texte plus que bousculé.  Sa difficulté d'exécution la rend beaucoup trop absente des programmes de concert.   La fin du Gloria, proposée en extrait, sous la direction de Leonard Bernstein, délivre une impression de puissance irrésistible que le concert décuple encore.

A côté de ces trois chefs-d'œuvre inégalés, on compte, entre 1700 et 1900, beaucoup de messes de valeurs, écrites par des musiciens de toutes convictions.  Nous les avons, à nouveau, classées par époques, en nous limitant aux plus significatives.  Il en existe certainement beaucoup d'autres et de fait, on en exhume régulièrement.

5. L'époque baroque

Outre la Messe en Si, Jean-Sébastien Bach a écrit 4 messes luthériennes (encore appelées Messes brèves), BWV 233 à 236, qui bien qu'également parodiées, sont d'authentiques chefs-d'œuvre.  L'enregistrement mentionné, dirigé par Philippe Herreweghe, est de toute beauté.  Incontournable !

Un autre grand pourvoyeur de messes, à cette époque, fut le Tchèque Jan Dismas Zelenka (1679-1745), un génie encore trop méconnu.  J'aurais souhaité réparer cette injustice en affichant son portrait mais il n'en n'existe aucun dont l'attribution soit certaine.  Il a écrit une trentaine de messes dont certaines ont été enregistrées : Missa Circumcisionis, Missa Dei Patris, Missa Votiva, Missa Gratias Agimus Tibi, Missa Purificationis, etc. Le finale du Gloria de la Missa dei Filii est une course folle du choeur qui culmine dans un Amen extraordinaire de virtuosité (essentiel !).

Johann Adolph Hasse
Johann Adolph Hasse

Si le grand Haendel n'a pas écrit pour l'office catholique, il n'en va pas de même de cet autre Saxon trop peu connu, Johann Adolph Hasse (1699-1783) qui lui, a pris la précaution de poser pour l'éternité.  Voici, en illustration, la Missa Ultima et la Messe en sol mineur.

Poursuivez votre promenade baroque en écoutant, au hasard, cette sélection d'extraits d'œuvres de qualités et d'originalités diverses :

6. L'époque (pré)classique

A partir de 1750, les musiciens ont pris de plus en plus de libertés avec les exigences du culte, oubliant purement et simplement les recommandations du Concile de Trente !   Avec l'avènement du classicisme, la musique d'église s'est progressivement transformée en un genre franchement décoratif dont le style Rococo est l'équivalent architectural parfait.

En Bohême, l'un des berceaux du classicisme,  Jakub Jan Ryba (1765-1815) écrit des œuvres joyeusement populaires, cultivant un style volontairement (?) naïf (Missa Pastoralis).

Les deux grands maîtres de l'époque classique, Haydn et Mozart, n'ont pas été avares de messes, ils en ont écrit une bonne douzaine chacun.  La Messe Nelson de Joseph Haydn (1732-1809) est l'exemple parfait de la messe festive qui plaît à tous les amateurs de trompettes et de choeurs.   Quant à la Messe en ut mineur, KV 427 de Mozart, elle n'est pas loin d'égaler, en puissance, le Requiem.

Joseph Haydn
Joseph Haydn
Michael Haydn
Michael Haydn

Il ne faut surtout pas oublier, Michael Haydn (1737-1806), le talentueux et beaucoup trop négligé frère cadet de Joseph, ami et inspirateur de Mozart à Salzbourg, dont voici les Missa Sancti Hieronymi, Missa a Tre et Missa Tempore Quadragesimae, extraites d'un vaste catalogue.

Deux musiciens ont, chacun à leur manière, fait la transition entre le classicisme et le romantisme.  Outre l'immense Missa Solemnis déjà citée, Beethoven a écrit une autre messe aux proportions plus modestes : la Messe en ut, opus 86, qui vaut cependant un sérieux détour.

Luigi Cherubini
Luigi Cherubini

Luigi Cherubini (1760-1842), ici peint par Ingres, était un musicien remarquable que Beethoven considérait d'ailleurs comme le plus grand de son temps (on suppose qu'il se mettait hors concours !).   Il a servi tous les régimes à une époque où cela nécessitait des compétences d'équilibriste, écrivant pour les intronisations, les exécutions et les enterrements des grands de l'époque : Messes à la mémoire de Louis XVI, du Couronnement de Charles X puis de Louis XVIII, de funérailles du Prince Esterhazy plus une série d'œuvres non nécessairement dédicacées à une cérémonie particulière (Messe de Sainte Cécile, Missa Solemnis n°2).

Joseph Simon Mayr (1763-1845) est l'un de ces petits maîtres qui ont dû vivre dans l'ombre du géant Beethoven.  Voici, pour la petite histoire, sa Messe en do dont le Kyrie initial emprunte le thème du trio opus1 n° 3 du Maître de Bonn.  Tant qu'à emprunter, autant choisir ses modèles !

7. L'époque romantique

Les messes de Franz Schubert et d'Anton Bruckner encadrent précisément le romantisme :

  • Franz Schubert (1797-1828) : Messes allemandes n°1, n°3, Messes D167, D678 & D950.
  • Anton Bruckner (1824-1896) : Messe n°3, la plus remarquable d'un ensemble de trois.

Entre les deux, on saluera au passage des œuvres d'importances diverses; à chacun de se faire une opinion :

  • Johann Nepomuk Hummel (1778-1837) : Messe opus 77.
  • Carl Maria von Weber (1786-1826) : Missa sancta n°2.
  • Hector Berlioz (1803-1869) : Messe solennelle, l'enregistrement de John Elliott Gardiner est incontournable !
  • Robert Schumann (1810-1856) : Missa Sacra opus 147 (à découvrir).
  • Franz Liszt (1811-1886) : Missa Solemnis Graner Messe.
  • Johannes Verhulst (1816-1891) : Messe opus 20.
  • Josef Rheinberger (1839-1901) : Messe opus 169.
  • Heinrich von Herzogenberg (1843-1900) : Messe opus 87.

Des musiciens qu'on associe habituellement à la scène se sont mis, eux aussi, à l'écriture de messes un brin théâtrales, on s'en doute :

Cependant, plus on avance dans le 19ème siècle, plus la pratique du genre se fait rare. Pour la première fois dans l'histoire de la musique, des musiciens importants - Tchaïkovski, Wagner, Mahler, Debussy, etc. - n'écrivent pas une note pour l'église.  C'est un signe des temps et c'est à ce point qu'il faut chercher pour trouver des messes (de valeurs toutes relatives) :

La liste ne prétend pas être complète mais les faits sont là : les messes se comptent désormais sur les doigts de quelques mains à peine !

8. Les temps modernes

Le 20ème siècle va amplifier le déclin de la spiritualité en musique et la position dominante de la Russie communiste n'arrangera pas les choses. Seuls quelques musiciens se sont ponctuellement intéressés à un genre délaissé :

  • Igor Stravinsky (1882-1971) : Mass.
  • Francis Poulenc (1899-1963) : Messe a capella (Des voix allemandes, dans un exercice périlleux pour elles).
  • Frank Martin (1890-1974) : Messe à deux choeurs (Des voix hollandaises, très à l'aise).
  • Flor Peters (1903-1986) : Missa Festiva opus 62 (Place aux voix anglaises).
  • Leonard Bernstein (1918-1990) : Mass (Voix américaines, l'accompagnement itou, impossible de se tromper).
  • Ennio Morricone (1928- ) : Missa Papae Francisci.

Dans ce désert musical, j'ai fait un peu de place pour une curiosité, réservée aux initiés : la Missa Adormus te, Opus 21, de Johann Senstschmid (1936- ).  Cette œuvre est écrite selon la technique des 12 sons de Josef Matthias Hauer, évoquée par ailleurs.  Ecoutez l'exhortation grégorienne qui prélude le Credo et sa suite dodécaphonique : n'est-ce pas là une sorte de retour aux sources versions 12 sons ? 

9. L'aube du 21ème siècle

On prête cette phrase à André Malraux (1901-1976) : "Le 21ème siècle sera religieux (ou spirituel?) ou ne sera pas".  Le fait est qu’en musique, le retour à une forme de spiritualité est perceptible, singulièrement en Europe orientale et septentrionale.  Certes, aucune des œuvres qui suivent n’est comparable à la Messe en si, au Requiem ou à la Missa Solemnis car il faut bien s’en faire une raison, en musique plus que dans n’importe quel autre forme d’art, il est des sommets qui n'ont plus jamais été atteints.

Voici néanmoins quelques œuvres récentes qui augurent peut-être d'un renouveau du genre.  Elles sont l'œuvre de musiciens confirmés :

ou d'inconnus qui cherchent à se faire un nom, parfois maladroitement :

2ème Partie : L'Office des morts
Double visage
Double visage

L'art transcende la mort. Les preuves abondent et l'art d'inspiration religieuse en est prodigue.  Connaissiez-vous ce Double Visage de la Prudence qui orne le tombeau en marbre de Carrare de François II, duc de Bretagne et de Marguerite de Foix ?  Ne manquez pas de faire le détour par la Cathédrale Saint Pierre de Nantes lors de votre prochaine visite en Bretagne.  En 1789, ce superbe ensemble a échappé, par miracle, aux marteaux des révolutionnaires : démonté dans l'urgence, il a été enterré le temps que les esprits se calment, les Talibans sont décidément partout.  Par bonheur, tous les iconoclastes du monde seront toujours impuissants face à la musique !

Si le genre de la messe en musique a sérieusement périclité avec le temps, il existe une variante qui n'a pas subi un sort comparable : c'est la messe réservée à l'office des morts, encore appelée Requiem.  Il est bien connu que le taux de fréquentation des églises remonte brusquement lors des enterrements et ceci explique peut-être cela. 

On observe qu'il est rare que les compositeurs écrivent plus d'un Requiem dans leur vie, d'où on peut raisonnablement supposer qu'ils se le réservent : on n'est jamais assez prévoyant ni si bien servi que par soi-même.  Quelques altruistes ont néanmoins écrit ou prêté une œuvre pour :

La succession des mouvements de la messe des morts diffère de celle de la messe ordinaire : on enlève systématiquement le Gloria et le Credo jugés trop joyeux.  On ajoute, par contre, un Introït, un Dies Irae et des répons à la demande : Libera me, In Paradisium, etc.

On peut dresser un inventaire des requiem existants, la matière ne manque pas à toutes les époques.   Rien qu'en consultant le site jpc, on découvre 30 pages bien remplies !  Il est juste de dire que les Requiem de Mozart, de Verdi et de Fauré s'y taillent la part du lion avec un nombre impressionnant d'interprétations différentes mais il reste de la place pour beaucoup d'autres œuvres plus ou moins (in)connues.

Johannes Ockeghem
Johannes Ockeghem

Le premier requiem mentionné dans l'histoire est celui de Guillaume Dufay (1400-1474).  La musique en est malheureusement perdue d'où il résulte que celui de Johannes Ockeghem (1425-1497) ouvre effectivement la longue liste.  Ce musicien est représenté ci-contre, en présence de quelques élèves.

Suit une énumération un peu sévère qui nécessite peu de commentaires.  On observera que contrairement à ce qui se passe pour la messe des vivants, le taux de production de Requiem n'a jamais faibli.

1. Renaissance
  • Johannes Ockeghem (1425-1497) : Requiem.
  • Pierre de la Rue (1450-1518) : Requiem dont l'Introït est l'un des plus beaux qui soient ! Exigez la superbe interprétation de Bo Holten à la tête de l'ensemble Ars Nova.
  • Antoine Brumel (1460-1520) : Requiem (plages 8 à 13).
  • Giovanni Pierluigi da Palestrina (1514?-1594) : Requiem.
  • Roland de Lassus (1532-1594) : Requiem à 4,  à 5.
  • Eustache du Caurroy (1549-1609) : Requiem.
  • Pedro Rimonte (1565-1627) : Requiem.
2. Epoque baroque
3. Epoque classique
  • Franz Joseph Aumann (1728-1797), Requiem, la rencontre inattendue entre un compositeur et un interprète, Gunar Letzbor.
  • Jean-François Gossec (1734-1829) : Requiem, le chef-d'œuvre d'un musicien belge qui a vu mourir Bach en 1750 et Beethoven en 1827 !  A réussi l'exploit de servir le prince de Condé, la Révolution puis Napoléon.  N'est tombé en disgrâce qu'à la Restauration.
  • Michael Haydn (1737-1806) : Requiem (1771) qui a servi de modèle à celui de Mozart, c'est vraiment le moins que l'on puisse dire !
  • Karl Ditters von Dittersdorf (1739-1799) : superbe Requiem (1784).
  • Antonio Rosetti (1750-1792) (Franz Anton Rösler en tchèque) : Requiem qui aurait, paraît-il, également inspiré celui de Mozart.  Il a en tous cas été joué à la mort de ce dernier.
  • Joseph Martin Kraus (1756-1792) : Requiem.
  • Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Requiem, qu'on ne présente plus.
  • Ignaz Pleyel (1757-1831) : Requiem.
4. Epoque romantique
  • Luigi Cherubini (1760-1842) : Requiem en ut mineur, Requiem en ré mineur, deux oeuvres admirables de celui que Beethoven considérait comme son meilleur rival.
  • Joseph Eybler (1768-1846) : Requiem.
  • Anton Reicha (1770-1836) : Requiem.
  • Gaetano Donizetti (1797-1848) : Requiem.
  • Hector Berlioz (1803-1869) : Requiem où l'on retrouve toute la démesure du compositeur.
  • Robert Schumann (1810-1856) : Requiem, opus 148.
  • Franz Liszt (1811-1886) : Requiem, hélas pas la meilleure oeuvre de ce musicien de génie.
  • Giuseppe Verdi (1813-1901) : Requiem, le tube que l'on sait.
  • Charles Gounod (1818-1893) : Requiem.
  • Anton Bruckner (1824-1896) : Requiem, une œuvre de jeunesse injustement méconnue.
  • Rheinberger (1839-1901) : Requiem opus 84 (plages 8 à 15) & 194.
  • Anton Dvorak(1841-1904) : Requiem, une oeuvre généreuse comme souvent chez Dvorak.
5. 20ème siècle
  • Frederick Delius (1862-1934) : Requiem.
  • Richard Wetz (1875-1935) : Requiem
  • Otto Olsson (1879-1964) : Requiem opus 13.
  • Sigurd Islandsmoen (1881-1964) : Requiem.
  • Igor Stravinsky (1882-1971) : Requiem canticles.
  • Rudolf Mauesberger (1889-1971) : Requiem.
  • Cyrillus Kreek (1889-1962) : Requiem.
  • Herbert Howells (1892-1983) : Requiem.
  • Maurice Duruflé (1902-1986) : Requiem, prototype de l'oeuvre célèbre écrite par un musicien méconnu; souvent couplé au disque avec celui de Fauré, à cause de leur parenté séraphique.
  • Vagn Holmboe (1909-1996) : Requiem for Nietzsche.
  • Heinrich Sutermeister (1910-1995) : Requiem.
  • Joonas Kokkonen (1921-1996) : Requiem (indisponible pour le moment).
  • Gyorgy Ligeti (1923-2006) : Requiem.
  • Xavier Benguerel (1931- ) : Requiem.
6. Epoque contemporaine

Requiem peu ou pas catholiques

Quelques requiem ne portent ce nom que par extension :

  • Le célèbre Deutsches Requiem de Johannes Brahms (1833-1897) est, en fait, écrit sur des textes allemands, prélevés dans la bible luthérienne. 
  • Les oeuvres de Paul Hindemith (1895-1963) (Requiem for those we love) et Edison Denisov (1929-1996) sont des oeuvres largement profanes.
  • D'autres musiciens ont souhaité rendre hommage aux victimes de l'une ou l'autre guerre.  Le War Requiem de Benjamin Britten (1913-1976) est l'œuvre du genre la plus connue mais celui de John Foulds (1880-1939), A world Requiem, a également beaucoup d'allure.  Ces œuvres sont partiellement profanes, mêlant textes poétiques et sacrés.
  • Pour commémorer le 50ème anniversaire de la fin de la deuxième guerre mondiale, la BachAkademie de Stuttgart a commandé un "Requiem de Réconciliation" à 14 musiciens représentant chacun une nation ex-belligérante.  Les 14 parties de l'œuvre ont été traitées par chacun avec des bonheurs divers : j'apprécie particulièrement les contributions de Marc André Dalbavie (8- France), Judith Weir (9- Israël), Krzysztof Penderecki (10- Pologne), Alfred Schnittke (12- Russie), Joji Yuasa (13- Japon) et  Gyögy Kurtag (14- Hongrie).
  • Le Requiem de Toru Takemitsu (1930-1996) est une oeuvre pour cordes seules, une sorte de requiem au second degré.

Les mortels que vous êtes, soucieux de préparer leurs obsèques dans les meilleures conditions mais intimidés par le sérieux des œuvres proposées jusqu'ici, peuvent se rabattre sur des œuvres de caractère plus populaire, en tous cas plus faciles d'accès : voyons ce qui est possible.

Pris sans doute du remord d'avoir construit leur carrière sur la quête d'un succès facile, quelques compositeurs se sont lancés dans l'écriture d'une grande œuvre susceptible - sait-on jamais - de les sauver, le moment venu.  Ils ont pratiqué, pour ce faire, la technique qu'ils maîtrisent : le mélange des genres.  Le procédé n'est pas nouveau : déjà, au 18ème siècle,  Joseph-Marie Amiot (1718-1793) avait imaginé faciliter l'évangélisation de la Chine en conciliant la rigueur de la musique savante occidentale et les raffinements sonores extrêmes orientaux.  Sa Messe des Jésuites de Pékin est un modèle du genre.  D'autres exemples ont suivi, sur d'autres continents, singulièrement en Amérique latine où le métissage de la musique savante espagnole avec les rythmes locaux a produit quelques fruits savoureux, telle cette Missa Mexicana récemment reconstituée.

Plus près de nous, voici ce que peut donner le croisement de genres a priori éloignés :

  • Andrew Lloyd Webber (1948- ) est l'auteur de comédies musicales célèbres à Broadway (Cats, Evita, Jesus Christ Super Star, etc.).  Son Requiem a trouvé, dès sa création, des interprètes de choix dont l'illustre chef Lorin Maazel et le ténor Placido Domingo, surprenants d'aisance dans ce swinguant Hosanna.
  • Mikis Theodorakis (1925- ) s'est surtout fait un nom dans la musique de film mais il a écrit plus d'une œuvre ambitieuse dont ce Requiem.
  • Zbigniew Preisner (1955- ) est dans un situation similaire avec son Requiem for my friends.
  • Karl Jenkins (1944- ) est connu des amateurs comme le père de la série New Age", Adiemus.  Si vous en êtes fan, son Requiem devrait vous plaire.
  • Nils Lindberg (1933- ) est un musicien de jazz.  A vous de juger si vous estimez que la sauce prend avec ce Requiem.

Le Requiem a apparemment encore de beaux jours devant lui.  Il est vrai qu'un genre musical qui célèbre ceux qui partent et console ceux qui restent ne mérite pas de tomber dans l'oubli.