Compositeurs négligés

Hélène de Montgeroult (1764-1836)

Montgeroult
Montgeroult

Le Château de Montgeroult est situé dans le Val d'Oise, en France. Il aurait pu servir de modèle au dessinateur Hergé mais, de l'avis unanime, c'est à Cheverny que le père de Tintin a trouvé son modèle, qu'il a simplement amputé de ses deux annexes latérales.

Moulinsart
Moulinsart

Issue de la noblesse de robe, comme on disait à l'époque - par opposition à celle d'extraction - Hélène de Montgeroult (1764-1836) étudia la musique avec deux professeurs de renom, Jan Ladislav Dussek (1760-1812) et Muzio Clementi (1752-1832). Née Hélène de Nervo, pour les uns, de Nervode, pour les autres, elle doit son nom aristocratique à son premier mariage avec André Marie Gautier, un militaire à la retraite, de 28 ans son aîné, qui devint Marquis de Montgeroult à l'acquisition du domaine susnommé.

Cheverny
Cheverny

Pianiste de talent, Hélène de Montgeroult n'exerçait que dans les salons, ainsi qu'il seyait à une dame de qualité : ceux de Madame de Staël (1766-1817), en particulier, où elle suscitait l'admiration.

La petite histoire (vraie ou arrangée ?) a relaté des rapports difficiles avec la révolution de 1789. Amie de Marie Anne Lavoisier - l'épouse du fermier général et néanmoins chimiste, Antoine-Laurent de Lavoisier(1743-1794) - elle se serait retrouvée sur une liste de traîtres à la République naissante. On rapporte - mais certains contestent - qu'elle prit, comme Louis XVI, l'initiative de fuir la France. Rattrapée et ramenée à Paris, elle connut, en tous cas, un sort différent lors de l'épisode de la grande Terreur. Avec l'aide providentielle de Bernard Sarrette, fondateur du tout récent Conservatoire de Paris, elle aurait obtenu de démontrer sa loyauté à la Nation en improvisant, sur l'air de la Marseillaise, devant le Tribunal d'exception. Elle aurait, dit-on, produit tant d'effet qu'on l'aurait relâchée sur-le-champ ! Son marquis de mari n'eut pas cette chance. Ah si Louis Capet (1754-1793) avait appris le piano au lieu de se passionner pour la chasse et la serrurerie !

Deux ans plus tard, par un de ces basculements dont l'histoire a le secret, on retrouve Hélène de Montgeroult nommée rien moins que professeur au Conservatoire de Paris. Il faudra attendre 50 ans et Louise Farrenc, évoquée par ailleurs sur ce site, pour qu'une femme reçoive pareille promotion.

D'aucuns, soupçonneux, se sont étonnés qu'un si grand honneur échoie à une musicienne qui ne donnait aucun concert public et n'avait encore écrit aucune oeuvre importante à cette date (1800).

Quoi qu'il en soit, de santé fragile, elle ne tint pas son rang très longtemps : trois ans, en fait, puis elle démissionna, sans se retrouver sur la paille pour autant, soyez rassurés. Elle ne cessa pas d'enseigner mais le fit en privé, entreprenant la rédaction d'un cours complet sur la pratique du piano-forte qu'elle termina en 1810. Cet ouvrage, antérieur d'une dizaine d'années au Gradus ad Parnassum de son professeur Clementi, comprend 114 études progressives plus un certain nombre de pièces éparses.

Ce recueil d'études est le premier d'une longue lignée que le romantisme cultivera avec Mendelssohn, Schumann et Chopin. Jusqu'à il y a peu, aucun enregistrement n'était disponible permettant d'associer une musique à cette figure légendaire.

Montgeroult : Pièces pour piano
Montgeroult : Pièces pour piano

Le pianiste Bruno Robillard a fait un premier pas dans la bonne direction en enregistrant un CD de pièces d'Hélène de Montgeroult, y compris sa 9ème (et dernière) sonate. Ce qui frappe avant tout, à son écoute, c'est la rupture artistique qu'elle manifeste par rapport au 18ème siècle. Bien qu'elle mentionne encore explicitement qu'elle écrit pour le piano-forte, elle tourne le dos à Joseph Haydn et tend nettement l'oreille vers ce qu'écrit le jeune Beethoven. L'Etude 99 fait clairement entendre un motif bondissant que n'aurait pas désavoué le Maître de Bonn. De même la Grande Fantaisie , une de ses oeuvres les mieux réussies, présente des accents dont on trouve des échos dans le premier mouvement de la Sonate Appassionata .

Voilà un CD bienvenu qui nous présente un vrai talent de musicienne, pas mièvre pour un sou. Certes, on lui reprochera de n'avoir guère évolué après un départ si rempli de promesses mais au bilan, il demeure qu'elle incarne, singulièrement dans une France déboussolée qui attend Berlioz, un moment fugace de progrès.

Ceux qui voudraient connaître davantage cette dame peuvent se procurer l'ouvrage récent que lui a consacré Jérôme Dorival. Il se lit comme un roman et vous y apprendrez des tas de potins : que la musicienne s'est remariée deux fois, que sa santé n'a jamais cessé de chanceler au point qu'elle se fit prescrire un séjour en Toscane dont elle ne revint pas. Vous trouverez d'ailleurs sa tombe dans le cloître de l'église Santa Croce lors de votre prochain séjour à Florence.