Billets d'humeur

Nouvelles de l'OPL

Un communiqué publié ce 2 avril 2010 nous informe qu'après un an seulement, François-Xavier Roth, interrompt son mandat de 3 ans à la tête de l'OPL (Orchestre Philharmonique de Liège, pour les non-initiés).   Les raisons ne sont pas précisées et le site de l'orchestre ne fait aucun commentaire. Publiée un jour plus tôt, cette annonce aurait fait croire à un poisson d'avril : quand on sait que Pierre Bartholomée a "tenu" 22 ans à la tête de l'orchestre - une durée sans doute excessive - on comprend mal pourquoi on est tombé dans le travers inverse, 4 chefs défilant pendant les 10 années suivantes.

Je ne connais pas et ne désire pas connaître les motifs de ces tribulations qui font désordre.   La raison la plus honorable serait sans doute une incompatibilité d'humeur entre l'orchestre et son chef mais cela semble improbable quand on sait que l'orchestre l'avait adopté dès que les présentations furent faites.  

Il me paraît plus intéressant d'évoquer deux événements musicaux récents qui ont marqué les habitués de la salle philharmonique.   Ils sont, a priori, sans rapport avec l'annonce qui précède mais peut-être pas tant que cela.

Gunther Herbig en résidence limitée à Liège a récemment fait travailler l'orchestre sur quelques partitions plus ou moins connues : la 6ème de Martinu, la 7ème de Beethoven (dont les 4 mouvements furent enfin joués sans interruption !) et la 10ème de Schostakovitch.    Le moins que l'on puisse en dire, c'est que le résultat fut probant, voire électrisant, l'orchestre ayant joué au mieux de ses possibilités, concentré sur son sujet et visiblement heureux de se laisser guider par un chef inspiré et convaincant.   A presque 80 ans, Herbig, a presque obtenu davantage des musiciens que tous ses prédécesseurs réunis.  Du coup, on aurait bien envie de lui demander de faire quelques infidélités à l'orchestre de Taïwan, auquel il est actuellement attaché, pour prendre une place désormais vacante à Liège.   Je ne doute pas que les musiciens approuveraient ce choix.  

Ce vœu n'est évidemment qu'un rêve et cependant il me semble que le moment est venu de rendre l'orchestre à une tradition moins latine.   Les trois chefs qui viennent de se succéder étaient tous Français et ont - assez naturellement - travaillé le répertoire hexagonal (d'autant que les chefs Français ont, comme les Russes, cette réputation de transporter dans leurs bagages un nombre excessivement élevé de partitions en provenance directe de leur pays d'origine).   L'idée valait sans doute d'être tentée et je me souviens, en particulier, d'une très belle interprétation de "Des Canyons aux étoiles" de Messiaen mais au bilan, je constate que l'orchestre est plus à l'aise dans Mahler et Schostakovitch.

Un des derniers faits d'armes de François-Xavier Roth  aura été de nous gratifier d'une participation au festival Ars Musica, conviant des musiciens de l'orchestre à interpréter Rituel de Pierre Boulez.   Ars Musica fêtant Boulez, cela n'a rien de franchement innovant : depuis qu'il existe, ce festival s'acharne à ne présenter qu'un seul visage de la musique contemporaine, celui issu de la mouvance postsérielle.   On espère que le changement de direction annoncé  - Laurent Langlois laisse la place à Patrick De Clerck - en sera vraiment un mais j'ai quelques doutes à ce sujet.   En tous cas, la programmation 2010 ne m'a pas vraiment rassuré.

 Au-delà d'un hommage à Iannis Xenakis dont la musique vieillit moins bien que prévu, le clou du festival fut encore l’exécution de l'œuvre citée de Boulez.  François Xavier Roth nous en a livré une lecture impeccablement clinique, admirablement servi par les pupitres concernés de l'OPL.  J’ai assisté à la séance de présentation du jeudi où le chef, excellent orateur, a pointé du doigt, illustrations sonores à l’appui, l’intérêt potentiel de cette musique.  Il l’a ensuite interprétée intégralement.

Je ne cache pas que la première partie de cette séance fut de loin la plus intéressante, le chef faisant travailler un nombre variable d'instrumentistes afin de faire apprécier au public la richesse des timbres et des accords.  Nous avons, en outre, appris que le rôle du chef est particulièrement important dans Rituel car il lui incombe de décider les entrées des groupes instrumentaux sans compromettre la cohérence de la partition.  Deux interprétations pourront donc différer notablement, ce qui devrait motiver l’auditeur à entendre l’œuvre plus d’une fois. 

Là, je l’avoue, je suis resté sceptique : la somme d’informations que cette musique véhicule la rend difficilement gérable par un cerveau humain normalement constitué (simple amateur, je précise), et un professionnel ne s’y retrouve que partition en main.  Pour digérer ce genre de musique, il faudrait que l'auditeur dispose d'une rente à vie le dispensant de toute autre activité.

L’immense majorité des gens ne possèdent pas le loisir de consacrer à la musique le temps réel que des œuvres comme Rituel exigent.  Tant qu'à vouloir faire des choses savantes, apprenons un métier savant.   Iannis Xenakis ou Pierre Boulez devraient savoir de quoi je parle : ils ont, l'un et l'autre, commencé des études de mathématiques.  Je ne doute pas un instant qu’ils eussent été brillants s'ils avaient persévéré mais ce n'est pas la voie qu’ils ont choisi de suivre.   Je ne conteste nullement à ces artistes le droit de tenter les expériences que leur curiosité leur dicte mais on ne m'ôtera pas de l'idée que la musique qu’ils écrivent est un reflet du regret de n'avoir pas poursuivi les études entamées. 

L'ennui s'installe très vite à l'écoute de Rituel : cette musique, impeccablement écrite, cultive trop le son pour lui-même.   J'admets qu'elle sonne bien, par fragments successifs, et que les musiciens peuvent y prendre de l'amusement mais, du point de vue de l'auditeur, je déplore qu'elle ne laisse aucune place à sa participation, fondamentale à mon sens, dans la perception qu'on peut avoir d'une œuvre d'art.  Si celle-ci n'entre pas, par quelques côtés, en résonance avec lui, si elle ne lui laisse pas sa part d'interprétation subjective, elle ne sera jamais qu'un bel objet ou un beau spectacle naturel que l'on admire mais aussi que l'on subit parce qu'on n'a rien de personnel à y ajouter. 

L'orchestre, du moins les pupitres concernés, majoritairement bois, vents et percussions - musique de timbre oblige - a-t-il apprécié qu'on lui impose Rituel ?  Je l'ignore mais cela m'étonnerait; en tous cas, ce n'est pas là que réside l'avenir de l'orchestre.  Chaque instrumentiste s'est appliqué à jouer - chacun pour soi - une partie riche en événements personnels mais au risque de me répéter, Schostakovitch c'était quand même autre chose : c'était Dieu pour tous.

La musique contemporaine se cherche souvent des prétextes qui n'en sont pas : comme pour se justifier, François-Xavier Roth nous a rappelé, en introduction, que l'on fêtait les 85 ans de Pierre Boulez et que cela valait bien qu'on entende Rituel.   Drôle de commentaire, comme s'il fallait attendre que Schubert soit né depuis 213 ans pour qu'on le joue.  

Si cela continue, je suis d'avis qu'on légifère pour ne plus autoriser que les anniversaires officiels carrés parfaits (1-4-9-16-25-36-49-64-81-100-121) : c'est largement suffisant pour les jeunes et c'est bien assez pour les moins jeunes qui n'ont nul besoin qu'on leur rappelle, sans cesse, que les années passent.