Compositeurs négligés

Gavriil Popov, artiste du peuple ?

Gavriil Popov
Gavriil Popov

De même qu'il existe un Schtroumpf bricoleur, farceur, costaud, à lunettes, etc, on comptait, en ex-Union Soviétique, autant de Popov que de disciplines utiles à la propagande du régime : à l'époque du stalinisme, tout congrès enregistrait l'inscription automatique d'un Popov et, de fait, il a existé un Popov chimiste, physicien, ..., mais aussi peintre, clown, nageur et bien sûr, ..., musicien. Notre Popov était même parti pour briller à l'égal de son condisciple Schostakovitch, prétendaient ses supporters, emportés sans doute par un enthousiasme débordant. La différence avec son illustre collègue fut cependant réelle car, placés tous deux dans le collimateur d'un régime qui n'appréciait pas la tournure que prenaient leurs musiques, ils ont réagi très différemment. Alors que Schostakovitch est entré en résistance passive, Popov a plutôt opté pour une collaboration active, galvaudant un réel talent par toutes sortes de concessions destinées à plaire aux instances du parti unique. On peut craindre (ou espérer ?) que l'alcool dont il abusait notoirement ne fut pas étranger à cette faiblesse de caractère. Popov fut honoré du convoité Prix Staline, en 1946, soit 5 ans après Schostakovitch.

Gavriil Popov (1904-1972) a étudié au Conservatoire de Leningrad de 1922 à 1930 avec Leonid Nikolayev, Vladimir Shcherbachov et Maximilian Steinberg. Ses premières œuvres étaient particulièrement prometteuses, en particulier le Septuor (ou Symphonie de chambre) pour flûte, trompette, clarinette, basson, violon, violoncelle et contrebasse, et la Symphonie n° 1, opus 7 :

  • La Symphonie de chambre (Moderato cantabile, Scherzo - Allegro, Largo, Finale - Allegro energico - Fuga) est caractéristique du modernisme soviétique d'avant 1936 : une ligne mélodique brisée, des sonorités originales constamment travaillées - le premier mouvement ! - et un rythme omniprésent - le deuxième mouvement ! -, le meilleur moyen de lutter contre le pessimisme qui menace.
  • La Symphonie n°1 est une autre oeuvre majeure qui n'est pas loin d'égaler ce que faisait Schostakovitch à la même époque. Primée sur partition, dès 1932, par le théâtre du Bolchoï, elle ne fut créée que 3 ans plus tard avant d'être aussitôt bannie lors de la grande purge de 1936. Typique de l'avant-garde russe lorsque celle-ci pouvait encore s'exprimer, elle déroule ses trois mouvements sur pas moins de 50 minutes. Plusieurs enregistrements existent qui se livrent une rude concurrence, d'où votre choix dépendra du complément qui aura votre préférence : une oeuvre rare de Schostakovitch (Thème & Variations, opus 3), chez Telarc, ou la Symphonie de chambre du même Popov, chez Nothern Flowers.

On a reproché à Popov d'avoir écrit, à partir de 1936, dans un style conventionnel : la Suite Komsonol - célébrant les bienfaits de l'électrification ! - est, de fait, l'exemple-type de l'oeuvre périssable. Cependant, évitons toute généralisation hâtive : à côté d'oeuvres sacrifiant aux diktats du régime, d'autres ont su conserver leur fierté artistique, en particulier les symphonies 3 et 6, extraites d'un ensemble qui en comporte 6 (une 7ème est resté inachevée) et les 3 concertos (un par genre, piano, violon et violoncelle).

Popov : Symphonie n°1
Popov : Symphonie n°1
Popov: Symphonie de chambre
Popov: Symphonie de chambre
  • La longue Symphonie n°3 entretient un souffle flamboyant rien qu'avec les sections de cordes de l'orchestre, une vraie performance. Elle est en 5 mouvements (Intrada, Allegro con fuoco, Prestissimo, Largo, Largo (fin), Presto impetuoso, ce dernier superbement emballé ! ).
  • La Symphonie n°6, dite "Festive", laisse percer une ironie grandiose et désespérée qui rappelle, dès l'introduction, certains épisodes des symphonies 5 et 7 de Schostakovitch, un modèle fatalement récurrent chez le compositeur. Ses 3 mouvements sont d'une belle intensité (Maestoso cantando, Maestoso cantando (fin) - qui rappelle le Schostakovitch ironique - , Largo cantabile, Allegro vivace - d'une belle vitalité -, Allegro vivace (fin)). D'aucuns jugeront la façade convenue et cependant une écoute attentive, entre les lignes, révèle un instinct créateur très sûr, non dénué de ce souffle épique qui a caractérisé les meilleures productions de l'art soviétique.
Popov : Oeuvres (Vol 4)O
Popov : Oeuvres (Vol 4)
Popov : Symphonie n°6
Popov : Symphonie n°6

Les symphonies n°2, n°4 et n°5 sont moins essentielles mais nullement négligeables pour autant.

En dehors des symphonies, trop peu de choses à se mettre sous la dent, sauf ce Concerto grosso ou cette belle Aria pour violoncelle & orchestre, opus 43, lyrique à souhait mais traversée de réels moments d'intranquillité.

Comme beaucoup d'autres (Schostakovitch, Prokofiev, Schnittke), Popov a écrit de nombreuses musiques de films, inconnu(e)s à l'Ouest.

On ne sait quasiment rien de la musique non symphonique de Popov. Je n'ai dégoté que cet extrait d'Expression, pour piano, opus 25, enregistré dans des conditions malheureusement précaires.

Deux opéras, Le Cavalier de Fer et Le Roi Lear (Un troisième, Alexander Nevsky, est resté inachevé) existent sur papier mais aucun document sonore n'est apparemment accessible.

Popov pourrait facilement être pris comme exemple de l'artiste soviétique talentueux broyé par un régime sanguinaire. Aussi curieux que cela puisse paraître, ce ne serait pas totalement honnête pour ce dernier : malgré quantité d'excès de toutes sortes, l'ex-URSS a donné plus d'une leçon de musique au reste du monde dans ces années noires. Simplement, Popov n'était pas aussi bien armé que d'autres (Schostakovitch et Schnittke, par exemple) pour résister à la pression extérieure. La part de sa production musicale parvenue jusqu'à nous demeure cependant hautement estimable et il n'est nullement exclu que des découvertes majeures restent possibles.