Tiré de l'oubli : Carl Reinecke.

Carl Reinecke

Félix Mendelssohn (1809-1847) et Robert Schumann (1810-1856), les deux leaders du courant romantique conservateur allemand, ont entraîné dans leur sillage quantité de maîtres plus ou moins petits ou grands dont la carrière ne s'est trouvée éclipsée que lors de l'éclosion du talent de Johannes Brahms (1833-1897).   Parmi eux, un nom se détache avec insistance, celui de Carl Reinecke (1824-1910), compositeur, chef d'orchestre et pianiste.  Il fut le doyen des pianistes à fréquenter un studio d'enregistrement : on en a conservé des témoignages datés de 1905 (Beethoven, Ecossaise) et de "précieux" rouleaux reproduisant mécaniquement quelques interprétations de Préludes de John Field, une curiosité (procédé Hupfeld, 1907).

Malgré les commentaires flatteurs ayant accompagné ses débuts, émanant de personnalités aussi importantes que Mendelssohn et Schumann, Reinecke ne s'est jamais considéré comme un musicien de génie mais plutôt comme un artisan possédant un métier sérieux.   La postérité se fit un peu vite l'écho de cette modestie, ne lui concédant longtemps qu'une Sonate pour flûte & piano, Undine, opus 167 (1883), toujours présente au répertoire de l'instrument.  Elle lui a surtout reproché la relative timidité de son langage harmonique qui ne s'écarta guère de celui de ses modèles pourtant disparus depuis 50 ans !  Aujourd'hui les maisons de disques redécouvrent son oeuvre, sans préjugés, allongeant chaque jour un catalogue riche en découvertes.

Altona (Hambourg)

Reinecke est né à Hambourg-Altona, une belle ville hanséatique, sous administration danoise à l'époque.   C'est d'ailleurs au Danemark et en Suède qu'il fit sa première tournée pianistique internationale, à 19 ans.   Un temps pianiste à la cour du Roi, Christian VIII, il voyagea énormément à travers l'Europe, à Paris puis à Cologne avant de se fixer à Leipzig, y assurant deux fonctions éminentes :

- En 1860, il fut nommé à la tête de l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, l'une des meilleures phalanges symphoniques allemandes (c'est toujours vrai de nos jours).  L'aventure dura 35 ans, l'occasion de créer quelques grandes pièces du répertoire, la 7ème de Bruckner et le Concerto pour violon ou le Requiem allemand de Johannes Brahms.

- Il enseigna puis dirigea, pendant 30 ans, le tout aussi fameux Conservatoire de la ville y formant quantité d'élèves devenus célèbres, Edvard Grieg, Christian Sinding, Leoš Janáček, Isaac Albéniz, Johan Svendsen, Richard Franck, Arthur Sullivan, Felix Weingartner, Max Bruch, Mikalojus Konstantinas Čiurlionis et ... Witold Rostropovitch, le grand-père de Mstislav.

Le catalogue des oeuvres enregistrées doit beaucoup au label CPO, couvrant tous les genres majeurs : 3 belles Symphonies (Symphonie n°1, Symphonie n°2, Symphonie n°3 - à découvrir - ), un Concerto pour violon, 4 Concertos pour piano (n°1, n°2, n°3 - sans doute le plus intéressant - , n°4) de quoi alimenter ses tournées comme il était d'usage à l'époque, un Concerto pour flûte et un Concerto pour harpe, faisant tous deux le bonheur d'instrumentistes peu gâtés par un répertoire chiche.  On lui doit aussi 6 opéras bien oubliés de nos jours. 

Rayon musique de chambre, on dénombre 5 Quatuors à cordes qui attendent toujours d'être enregistrés.  Quelques oeuvres a priori moins importantes se sont plus facilement imposées grâce à leur formule instrumentale rare, tel le Trio pour clarinette, cor & piano, opus 188, ou les Sextuor & Octuor à vents, rassemblés sur ce CD Etcetera.  La firme MDG a consacré un CD bienvenu à ses 3 Sonates pour violoncelle & piano (jouées ici par Manuel Fischer-Dieskau, le fils de l'illustre chanteur; une autre version est parue chez CPO).  Ces belles oeuvres ont trouvé leur place entre celles de Mendelssohn et de Brahms.  Mentionnons encore un CD regroupant un Quatuor et un Quintette à clavier.   Enfin, pour piano, voici le cycle Von der Wiege bis zum Grabe, paru chez Ondine, et l'étonnante Sonate pour la main gauche, opus 179.

Au bilan, il apparaît que Reinecke compte parmi les meilleurs petits maîtres du romantisme allemand, au même titre que ses cadets, Max Bruch (1828-1920), Joseph Rheinberger (1839-1901) et Heinrich von Herzogenberg (1843-1900).