Faits divers

L'empreinte d'un Maître

Ludwig van Beethoven (1770-1827) n'a que très épisodiquement fréquenté les musiciens de son temps.  Sa rencontre avec Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), lors d'un premier voyage à Vienne en 1887, fut brève : suite au décès de sa mère, il retourna à Bonn.  Il revint à Vienne cinq ans plus tard mais Mozart n'était déjà plus de ce monde. Beethoven prit ensuite quelques leçons chez Joseph Haydn (1732-1809) mais, malgré une estime réciproque, le courant ne passa pas.  Beethoven préféra parfaire sa formation auprès d'Antonio Salieri (1750-1825) et de Johann Georg Albrechtsberger (1736-1809), pour le contrepoint.

Mentionnons au passage que Salieri est un musicien beaucoup trop peu connu, si ce n'est cette légende d'avoir empoisonné Mozart.  Il devait être un professeur influent si l'on en juge par la liste - non exhaustive - de ses élèves : Schubert, Meyerbeer, Hummel, Reicha, Moscheles, Czerny et … le second fils de Mozart, Franz Xaver !  Il était également un compositeur de valeur qu'on tarde à reconnaître.  Voici un CD incontournable où figurent, entre autres, les étonnantes Variations pour Orchestre sur les Folies d'Espagne.

Sa formation théorique achevée, Beethoven donna, à son tour, des leçons :

  • De piano tout d'abord, surtout aux demoiselles de la noblesse.  C'était un moyen de subsistance et l'occasion de rêver de projets de mariages voués à l'échec.
  • De composition ensuite, à trois élèves seulement : Ferdinand Ries, Carl Czerny et l'Archiduc Rodolphe.  Passons rapidement sur le cas de l'Archiduc qui à ma connaissance, n'a pas pratiqué la grande forme symphonique.  Il fut un protecteur fidèle mais un élève plus appliqué que vraiment doué.  Destiné à la carrière ecclésiastique et intronisé Archevêque d'Olmutz sous le nom, Rudolph Erzherzog von Osterreich (1788-1831) (Rien à voir avec le fils de Sissi, vérifiez les dates !), il est passé à la postérité pour avoir collectionné les dédicaces d'œuvres de Beethoven (Sonate opus 111, Missa Solemnis, Trio à l'Archiduc, Concertos n°4 & 5 (L'Empereur), Grande Fugue opus 133, …, que du beau linge !).  Il a surtout écrit de la musique de chambre dont un septuor (Beethoven venait de lancer la mode et ils s'y étaient tous mis : tant que vous y êtes, découvrez celui d'Adolphe Blanc, un illustre inconnu !), ce Trio (plages 4 à 6) et 40 (!) Variations sur un thème de Beethoven pour piano solo.  De courageux éditeurs ont gravé quelques-unes de ses oeuvres que vous trouverez hélas difficilement.
Ferdinand Ries
Ferdinand Ries
Carl Czerny
Carl Czerny

Ferdinand Ries reçut des leçons gratuites de Beethoven et le dédommagea en lui servant de copiste : Beethoven s'acquittait, en fait, de sa dette envers le violoniste Franz Anton Ries, père de Ferdinand, qui s'était occupé de lui, à Bonn, lorsqu'il était adolescent .

Carl Czerny prit également des leçons de composition mais aussi de piano chez Beethoven.  C'est lui d'ailleurs qui créa le Concerto n° 5 à Vienne, en 1812 (La première mondiale avait eu lieu à Leipzig, un an plus tôt).  Il nous a laissé de précieuses indications sur la façon dont Beethoven concevait l'interprétation pianistique.  Hyperactif, Czerny a enseigné, à son tour, au jeune Franz Liszt (1811-1886) en particulier. Il a écrit quantité de recueils techniques pour le piano (au grand désespoir des pianistes débutants) et une quantité impressionnante d'œuvres (plus de 800 !) destinées au concert ... qu'on ne joue pratiquement jamais.

Ries et Czerny se sont essayés au genre de la symphonie : Ries en a écrit 8 et Czerny 6. Il fallait être vaguement inconscient pour se lancer dans cette aventure en ayant eu Beethoven pour professeur.  On peut presque en dire autant des concertos pour piano qu'ils ont écrits pour leur usage personnel de pianistes virtuoses.  Cela dit, il vaut la peine d'écouter comment ils s'y sont pris.

Ries est enfin en passe de réhabilitation symphonique.  La firme CPO, connue pour exhumer des partitions rares, s'intéresse actuellement à son oeuvre et a, en particulier, gravé l'intégrale des symphonies.  Le moins que l'on puisse dire, c'est que la surprise est agréable.  Pourtant, quand on demandait à Beethoven ce qu'il pensait de la musique de son élève, il répondait, avec une pointe d'agacement, qu'il se sentait exagérément copié.  Il n'avait sans doute pas tout à fait tort, nous allons l'entendre dans un instant mais comprenons aussi Ries : comment résister à un tel modèle ?  

Ce que Beethoven disait de Ries, il aurait tout aussi bien pu le dire de Czerny.   J'ai d'ailleurs choisi d'illustrer mon propos sur une symphonie de chacun : la 4ème de Ries (ma préférée) et la 2ème de Czerny.  J'y ai ajouté le concerto pour piano à 4 mains opus 153 du même Czerny.  La démonstration repose sur quelques courts extraits de leurs œuvres et une mise en parallèle avec les pages correspondantes chez Beethoven. 

Précisons que le problème ne concerne nullement un quelconque emprunt thématique, ce qui serait banal; après tout, le thème initial (plage 1) de la 3ème de Beethoven est lui-même nettement inspiré de l'ouverture (plage 1) de "Bastien und Bastienne" de Mozart.  Ce qui a pu indisposer Beethoven, c'est plutôt une similitude stylistique allant jusqu'à l'utilisation de ses tics d'écriture : notamment ces  motifs qui progressent par répétitions micro variées.

Ries & Czerny Beethoven
Ries : 4ème symphonie, allegro
Ries : 4ème symphonie, scherzo
Czerny : 2ème symphonie, andante
Czerny : 2ème symphonie, scherzo
Czerny : Concerto opus 153, allegro
Ouverture "Leonore 3"
3èmesymphonie, scherzo
1ère symphonie, allegro
1èresymphonie, scherzo
Conc. n°1, allegro & n°5, all.

La récupération de procédés rhétoriques ayant fait leurs preuves a toujours été garante de succès et ce n'est pas diminuer les mérites de Ries et de Czerny que de mettre le doigt sur une des raisons qui a permis à leurs œuvres d'atteindre un réel niveau d'efficacité sonore.  Sans démériter loin de là, elles n'atteindront cependant jamais la primauté qui en art comme en bien des domaines, fait la différence entre les œuvres de référence éternelle et leurs paraphrases, fussent-elles bourrées de savoir-faire et de talent.

J'engage tous ceux qui aiment l'œuvre symphonique de Beethoven à poursuivre cette étude comparative en se procurant, par exemple, l'édition mentionnée des Symphonies de Ries.  Il ne devrait leur en coûter que 30 euros pour 4 CD et je promets que le plaisir sera au rendez-vous.

Quant à Czerny, Martin Jones entreprend chez Nimbus une intégrale des Sonates qui semble démontrer que le compositeur est particulièrement à l'aise dans ce genre : jugez plutôt cet extrait "chopinesque" avant la lettre; affaire à suivre de très près.