Tour du monde

Roumanie

Roumanie
Roumanie

Ile de romanité dans une mer slave, la Roumanie a connu les inconvénients d'être entourée par d'encombrants voisins venus d'Autriche-Hongrie, de Turquie et de Russie.  Elle ne devint d'ailleurs indépendante qu'en 1877 et n'est membre de l'Union Européenne que depuis 2007.   Les invasions de toutes sortes et plus récemment, la dictature de Ceausescu, ont incité nombre d'artistes et d'intellectuels de ce pays à fuir. C'est assez naturellement vers la France qu'ils se sont dirigés (pas tous cependant : Lipatti en Suisse et Celibidache en Allemagne).  Beaucoup ont sollicité et obtenu leur naturalisation, ce qui ne nous empêchera nullement de continuer à les considérer comme Roumains tant la langue maternelle imprègne l'idiome musical d'un compositeur. 

Se sont retrouvés sur le sol français, les écrivains Emil Cioran (vous connaissez j'espère, sinon plongez-vous avant qu'il ne soit trop tard dans la lecture de son essai sur "L'Inconvénient d'être né" !), Eugène Ionesco et Anna de Noailles, la pianiste Clara Haskil ainsi que l'excellent compositeur, Georges Enescu.

Georges Enescu (1881-1955) - nous y reviendrons - occupe quasiment seul le devant de la scène musicale roumaine.  En matière de composition, il est une singularité dans un paysage étrangement désert.  Voilà qui ne manque pas d'étonner quand on sait que ce pays dispute à la Hongrie l'honneur de posséder le fond de musique populaire le plus riche d'Europe.  Non seulement cette musique est de qualité - tour à tour nostalgique ou endiablée - mais elle trouve, sur place, des interprètes largement autodidactes qui la défendent avec virtuosité et passion. 

La musique populaire roumaine exploite largement un ensemble de motifs caractéristiques dansés dans les fêtes villageoises (hora, sarba, geampara, nemteasca, …, je ne mets pas les accents).  Bela Bartok (1881-1945), Hongrois, ne s'est pas trompé quant à la qualité de ce patrimoine musical : lors de voyages successifs, il a rassemblé plusieurs centaines de pages qu'il a partiellement harmonisées ou instrumentées.  Cela a donné quelques belles partitions passées à la postérité, telles les fameuses 6 Danses populaires roumaines de 1915 (ici dans un arrangement pour cordes).

Outre la rythmique très particulière de cette musique, le "son" populaire roumain est également reconnaissable par son recours intensif à trois instruments typiques, le naï, le taragot et le tambal, qui apportent une coloration à un petit orchestre à cordes.  Les voici réunis dans une pièce intitulée Hora pe loc .

Taragot
Taragot

Le taragot est une sorte de bombarde d'origine hongroise, au son rauque caractéristique.  L'instrument peut soit doubler les cordes à l'unisson afin d'assurer une base harmonique mais il peut également s'envoler dans de stupéfiantes arabesques virtuoses dont on ne le croirait pas capable.  Le voici dans un morceau intitulé Doiul lui iosca .

Naï
Naï

Le naï, originalement un instrument de berger, est une flûte de pan courbée dont on a progressivement démultiplié le nombre de tuyaux.  

C'est le virtuose Fanica Luca (1894-1968) qui a le plus contribué à susciter l'intérêt du monde entier pour cet instrument remontant à la nuit des temps.  Ce musicien ne lisait pas la musique et jouait à l'oreille, ce qui ne l'a pas empêché d'enseigner la technique de l'instrument à quantité de disciples qui ont fait le tour du monde : Damian Luca, Constantin Dobre, Radu Simion, Nicolae Pîrvu et sans doute le plus célèbre de tous, Gheorghe Zamfir. Simion Stanciu est son plus sérieux rival, alliant une virtuosité confondante à des bases classiques solides.  Voici Zamfir à l'œuvre dans cette pièce intitulée Cules de Cucurz .

Tambal
Tambal

Le tambal est en fait la version roumaine du cymbalum, un instrument que l'on retrouve également dans la culture tzigane.  En Valachie, il est surtout réservé à un accompagnement harmonique de type percussif mais en Transylvanie, il n'est pas rare qu'un virtuose improvise en solo comme dans l'exemple que voici (Sirba de concert).  Le grand tambal de concert peut posséder jusqu'à 96 cordes mais les musiciens villageois se contentent évidemment d'un instrument portatif.

Il a fallu attendre la période romantique pour qu'une musique savante autochtone voie le jour en Roumanie.  Les compositeurs Eduard Caudella (1841-1924), George Stephanescu (1843-1925) ou Ciprian Porumbescu (1853-1883) ne sont cependant guère connus à l'extérieur des frontières de leur pays et il y a peu de chance que cela change si j'en juge par la qualité - toute relative - de la musique parvenue jusqu'à nous.  Le tube de Porumbescu - une Ballade qui a été arrangée à toutes les sauces - vous plaira peut-être, à moins que vous ne préfériez cette Pièce pour piano.  

Georges Enescu (1881-1955) est le seul compositeur roumain à être définitivement entré au répertoire.  Enfant prodige, il pratiqua le violon dès l'âge de 4 ans !  Adulte, il s'affirma comme un chambriste de valeur et surtout comme un grand pédagogue qui compta dans la carrière de quelques élèves devenus célèbres : Yehudi Menuhin, Arthur Grumiaux et Christian Ferras.  Il joua en quatuor, au palais de Laeken, en compagnie d'une hôte illustre, la Reine Elisabeth de Belgique, elle-même élève d'Eugène Ysaye et de Jacques Thibaud.  Signe d'une amitié profonde, la reine fut présente à son chevet lors de ses derniers instants.   Son nom est souvent francisé en Enesco mais c'est une fantaisie.

La musique d'Enescu a été largement enregistrée, à l'exception d'œuvres posthumes non numérotées et souvent inachevées, en particulier une 5ème symphonie.  Celle-ci a pourtant été orchestrée, en 1996, par Pascal Bentoiu.  Les Rapsodies roumaines 1 & 2 sont des  oeuvres de jeunesse (1901), appréciées de tous les publics qui goûtent la musique au premier degré : elles sont nostalgiques et endiablées, basées sur des rythmes populaires irrésistibles d'où elles illustrent à merveille la notion d'efficacité musicale.  Les 3 Symphonies numérotées sont nettement plus ambitieuses : elles ont été enregistrées (préférez l'enregistrement Chandos) mais elles sont rarement jouées au concert.  Voici un extrait de la 4ème, encore moins connue.  

L'unique opéra d'Enescu, Œdipe, a recueilli tous les suffrages lors de sa création à Paris et continue de garder la cote, hélas davantage dans les encyclopédies qu'à la scène.  Un bel enregistrement est paru chez EMI, dont j'extrais ce duo entre José VanDam (Œdipe) et l'époustouflante Marjana Lipovsek (démoniaque dans le rôle de la sphinge).

En ce qui concerne la musique de chambre, un CD incontournable est paru chez Nonesuch, reprenant l'Octuor, opus 7, et le Quintette, opus 29, dans l'interprétation superlative de membres de la Kremerata Baltica.  Les Sonates pour violon et piano sont également très appréciées des violonistes qui y trouvent largement de quoi mettre en valeur leur musicalité et leur virtuosité.  Le catalogue Naxos est par ailleurs assez riche en œuvres à découvrir.

Enescu fut malheureusement un cas isolé en son pays.  Marcel Mihalovici (1897-1985) (Ecoutez sa Symphonie Cantate) et Marius Constant (1925-2004), tous deux naturalisés Français, ont un temps fait illusion mais ils sont vite retombés dans un oubli relatif.   Si la suite Cyrano de Bergerac de Constant est insipide, ses Alleluias pour trompette solo ne manquent pas d'allure.  Theodor Rogalski (1901-1954) mériterait sans doute une écoute attentive mais son oeuvre n'est quasiment pas accessible.  Jugez quand même cette pièce inspirée du folklore national dont on peut au moins dire est qu'elle est agréablement orchestrée.

La deuxième moitié du 20ème siècle n'a guère vu la musique savante roumaine décoller véritablement.  Elle vient, par ailleurs, de perdre, coup sur coup, ses deux représentants les plus connus :

Aurel Stroe (1932-2008) est considéré comme le chef de file de la musique contemporaine roumaine.  Disons qu'il invente des sonorités inhabituelles dont vous trouverez des échos dans cette Pièce pour clarinette et percussions ou cette Pastorala

Horatiu Radulescu (1942-2008) est probablement plus durablement intéressant : écoutez Concerto pour piano, The Quest.

Quant à Iancu Dumitrescu (1934- ), il a fort peu de chance de vous séduire et ce n'est pas le fait d'apprendre que sa musique est hyper-spectrale, acousmatique, transformationnelle et phénoménologique - ce n'est pas moi qui le dis - qui vous motivera à l'écouter.

Costin Miereanu (1943- ) a été élève de Stockhausen et de Ligeti mais rien ne subsiste de cet écolage.  Il écrit désormais une musique tantôt sage, utilisable pour illustrer vos montages diapos, tantôt plus moderne.  Sa Musique élémentaire de Concert est écrite dans une veine minimaliste mais vous trouverez des extraits d'œuvres plus aventureuses (Axis, par exemple) sur le site de du Centre de documentation sur la musique contemporaine (Cdmc).

Dan Dediu (1967- ) apporte un vent de nouveauté dans ce paysage plutôt désolé.  Le site personnel du compositeur vous permet de parcourir son œuvre : écoutez Frenesia pour grand orchestre, une page où le musicien se souvient de ses origines, puis le Concerto pour Alto ou De Tenebrae , une partition attachante.

Un album de 3 CD est paru chez Attaca, présentant quelques musiciens encore moins connus sous nos longitudes - si toutefois cela est possible !

Si les compositeurs roumains s'exportent très mal, il n'en va pas de même des interprètes.  Qui ne connaît la soprano Angela Gheorghiu dont le couple - à la ville comme sur scène - avec Roberto Alagna a fait les beaux jours des maisons d'opéra et plus malencontreusement des chroniques people ? Les plus anciens se souviennent également de cette autre soprano, Ileana Cotrubas, aujourd'hui retirée de la scène mais pas complètement du métier puisqu'elle "coache" Angela.

Les pianistes Clara Haskil, Dinu Lipatti et Radu Lupu ont enchanté les scènes des années 1970.  Les Schubert, Beethoven et Brahms de Lupu, les Chopin de Lipatti et les Mozart d'Haskil sont restés dans toutes les mémoires.  Le public belge - mais pas seulement - se souvient également de la violoniste Lola Bobesco et les orchestres du monde entier ont apprécié d'être dirigés par les chefs Constantin Silvestri, Sergiu Comissiona et Sergiu Celibidache. 

Celibidache (1912-1996) mérite un commentaire séparé : c'est l'autre monstre sacré de la musique roumaine qui s'est imposé comme l'un des chefs essentiels au 20ème siècle.  Il fut le seul héritier véritable du tempo large que son maître, Wilhelm Furtwängler, avait inculqué à la Philharmonie de Berlin.  Lorsque la succession berlinoise de "Furt"(comme on l'appelait dans le milieu) fut ouverte, en 1954, Celibidache posa tout naturellement sa candidature mais ce fut Karajan qui décrocha le poste avec le virage à 180° que l'on sait : le flou artistiquement calculé fut remplacé par une précision implacable des attaques de tous les registres instrumentaux; ce fut la fin d'une époque que d'aucuns regrettent.

Les fans de Celibidache se délectent tout particulièrement de ses enregistrements des symphonies de Bruckner.  Ils doivent leur bonheur à la transgression de l'interdiction que le chef avait promulguée de mettre ses concerts en boîte.  Son fils, Serge Ioan, a autorisé qu'on ressorte les bandes radiophoniques, à la condition que les profits aillent aux deux associations créées par son père : l'une humanitaire, S. C. Help, offre une aide à quelques régions défavorisées (Tibet et … Roumanie !) et l'autre culturelle, l'Association Celibidache, se préoccupe d'élargir le répertoire à des partitions méconnues.

A propos, les fans de Celibidache savent-ils qu'il s'est essayé à la composition ?  Der Taschengarten (Le Jardin de Poche) est une partition, réservée aux jeunes de 7 à 77 ans, où la poésie se marie à la fantaisie.

L'événement le plus marquant de la vie musicale roumaine est le Concours international Georges Enescu, fondé en 1958.  Il est consacré au violon évidemment mais aussi au piano, au chant et à la composition, c'est dire s'il ratisse large.  Il est doublé d'un festival qui se tient annuellement, en septembre, à Bucarest.  Une de ses fonctions est de promouvoir la musique moderne roumaine qui en a, de fait, bien besoin.  Tous concerts réunis sur une quinzaine, je me suis laissé dire que l'audience dépasse annuellement les 100.000 personnes !