Compositeurs négligés

L'univers sonore de Giacinto Scelsi (1905-1988)

Le son est antérieur à la musique : celle-ci n'existerait pas sans lui alors que l'inverse n'est pas vrai.

Icône de la modernité pour les uns, au sens où Charles Ives (1874-1954) et John Cage (1912-1992) ont pu l'être avant lui, simple marginal pour d'autres, Giacinto Scelsi aura en tous cas été un original, y compris dans la musique qu'il a écrite, qui ne ressemble, de fait, à aucune autre.

Giacinto Scelsi
Giacinto Scelsi

Issu de la noblesse italienne et exempté d'assurer sa subsistance, le Comte Scelsi s'est occupé d'un peu de tout, d'escrime, de latin, d'échecs, de mysticisme, de poésie surréaliste et même de musique, c'est d'ailleurs pour cette dernière activité qu'il est passé, non sans mal, à la postérité.

L'homme était secret, on connaît fort peu de choses à son sujet et les rares photographies que l'on possède de lui datent de sa jeunesse. Il reçut ses premières leçons de musique, en cours particuliers, à Rome auprès de Giacinto Sallustio. Son premier succès musical fut cependant parisien lorsque Pierre Monteux dirigea Rotativa, à la salle Pleyel (1931) (pas mal pour un débutant !). Scelsi aima Paris où il fit des rencontres passionnantes (Pierre Jean Jouve, Paul Éluard, Jean Cocteau, Salvador Dali, Henri Michaux, ... ). Psychologiquement perturbé (il a raconté qu'enfant, il se soignait en martelant les mêmes accords pendant des heures sur le piano familial et que jeune adulte, il lui arrivait de dormir dans la garde-robe de sa chambre d'hôtel), il se fit psychanalyser comme beaucoup d'autres à l'époque, par Blanche Reverchon, la femme de Jouve et l'une des dernières disciples de Freud.

Il se perfectionna à Genève avec Egon Koehler, un disciple de Scriabine, et à Vienne auprès de Walter Klein, un élève de Schoenberg, écrivant dans la foulée les premières oeuvres dodécaphoniques italiennes. Il n'adhéra cependant jamais vraiment au système des 12 sons.

De retour à Rome en 1937, il organisa avec ses propres fonds des concerts de musique contemporaine, en collaboration avec Goffredo Petrassi (1904-2003), révélant à son public des œuvres de Nielsen, Janàcek, Stravinsky, Kodaly, Schostakovitch, Schoenberg et Hindemith, tous quasiment inconnus en Italie, à cette époque. Ces concerts prirent rapidement fin, suite à la monté du fascisme en Italie.

Le piano

Le piano a occupé une position centrale dans la production de jeunesse de Scelsi : les Sonates (n°3), les Suites (n°8, n°9, n°11), Hispania et quantité de pièces isolées (Four Illustrations : IV Krishna-Avatara) témoignent d'une belle inspiration mais elles demeurent sages, ne laissant, en tous cas, pas deviner les bouleversements à venir.

Ceux-ci germèrent très lentement pendant les difficiles années de guerre. De plus en plus fragile psychiquement, il fit de nombreux séjours en hôpital psychiatrique. Il voyagea également, principalement en Orient, cherchant une réponse à sa profonde dépression dans la méditation zen. L'issue de cette longue crise déboucha, dans les années 1950, sur la pratique d'un style nouveau où la recherche du son "ultime" devint l'élément primordial de sa musique. Une oeuvre encore inaboutie, La Nascita del Verbo (Cantate pour choeur mixte & orchestre, datée de 1948), annonce ce changement de style, où l'atmosphère éthérée rappelle la musique des sphères d'Alexandre Scriabine (1871-1915), que Scelsi appréciait tant. On verrait bien cette musique dans un film de science-fiction comme cela a été fait avec certaines oeuvres apparentées de György Ligeti (1923-2006) (Atmosphères, Requiem et Lux Æterna dans 2001 Odyssée de l'Espace).

A l'écoute, il ressort de cette nouvelle manière d'écrire une économie volontaire des moyens, le but étant de privilégier l'essence syntaxique du son instantané plutôt que sa composante sémantique dans le déroulement d'une phrase. D'aucuns ont vu, dans cette initiative, les prémisses de la musique spectrale contemporaine. Scelsi a, de fait, exercé une grande influence sur quelques jeunes musiciens français, Tristan Murail (1947- ), Gérard Grisey (1946- ) et Michaël Levinas (1949- ), qui se firent bientôt les promoteurs de son œuvre dans les années 1980. Ce courant spectral, basé sur l'écoute du son pur et de ses harmoniques, connaît encore des prolongements récents, singulièrement en France, en particulier sous l'excellente plume de Kaija Saariaho (1952- ).

Soli instrumentaux

L'écriture pour instrument solo a servi de laboratoire à Scelsi pour des oeuvres ultérieures plus ambitieuses. On ne peut qu'admirer l'art qu'il déploie dans une pratique instrumentale particulièrement difficile tant l'instrument s'y trouve exposé :

Ensembles instrumentaux

Scelsi a progressivement élargi l'instrumentation à de petits ensembles de chambre :

  • 5 Quatuors à cordes (n°1, n°2, n°3, n°4, n°5), de complexités croissantes.
  • Yamaon pour voix de basse & ensemble (1954).
  • Trio à cordes (1958).
  • Okanagon pour harpe, tamtam & contrebasse (Combinaison étonnante mais quelle réussite !) (1968).
  • Prânam II pour 9 instruments (1973).

On aura noté l'absence du piano dont les sons fixes ne convenaient désormais plus aux recherches du compositeur.

Toutes les oeuvres illustrant cette nouvelle tendance ne sont pas également passionnantes et certaines paraîtront ennuyeuses à la plupart d'entre-vous : Canti del Capricorno, pour soprano & percussions (1962) exige davantage d'adhésion de la part de l'auditeur au point que celui-ci risque de se décourager.

L'orchestre

4 pezzi, Anahit, Uaxuctum, Hurqualia, etc
4 pezzi, Anahit, Uaxuctum, Hurqualia, etc

A partir des années 1960, Scelsi se sentit prêt pour affronter les grandes formations - choeur & orchestre - , éventuellement accompagnées de sons électroniques et/ou amplifiés. La méditation orientalisante qui imprègne désormais la musique implique un ralentissement caractéristique et exige la pleine attention de l'auditeur. L'effort en vaut la peine car les meilleures oeuvres de cette période sont absolument fascinantes :

  • Les Quattro Pezzi su una nota sola (1959) déclinent chacune un travail sur une seule hauteur de son, développant micro tonalité et micro polyphonie. La radicalité de l'oeuvre fait que vous seriez bien avisés de ne pas commencer par elle.
  • Hurqualia, pour grand orchestre (1960), compte parmi les réussites dans le genre.
  • Anahit sorte de concerto pour violon & 18 instruments (1965) est une oeuvre difficile, accrochez-vous!
  • Uaxuctum "Légende de la Cité maya", pour choeur, orchestre & ondes Martenot (1966) est le chef-d'oeuvre à ne manquer sous aucun prétexte!

Si vous avez aimé, vous souhaiterez sans doute en entendre davantage; voici pêle-mêle Aion "Four Episodes in one Day of Brahma" pour orchestre (1961), Hymnos pour grand orchestre (1963), Anagamin pour 12 cordes (1965), Ohoi pour 16 cordes (1966), Natura renovatur (pour 11 cordes) (1967), Konx-Om-Pax pour choeur mixte & orchestre (1969) et Pfhat pour choeur & ensemble (1974). La plupart de ces oeuvres ont été rassemblées dans un triple album paru chez Accord.

Au terme de nombreux voyages et séjours, Scelsi revint se fixer définitivement à Rome. Nerveusement incapable de transcrire ses improvisations pianistiques, il les enregistra sur des bandes magnétiques qu'il confia à des copistes afin qu'ils les instrumentent selon ses indications. La part réellement prise par ses assistants à la rédaction définitive des dernières oeuvres reste mal définie, d'autant que Vieru Tosatti n'a pas hésité à jeter le trouble dans les esprits, à ce sujet, en prétendant que la paternité des dernières oeuvres lui revenait largement. Il n'en fallut pas davantage pour que les collègues de Scelsi, déjà largement hostiles à une oeuvre en marge des courants ambiants, ne cherchent à la discréditer entièrement. L'histoire montre qu'ils n'y sont parvenus que très imparfaitement: aujourd'hui l'oeuvre de ce musicien atypique revit incontestablement et ce ne sont, de fait, pas les enregistrements qui manquent.