Compositeurs négligés

Schmidt & Schmitt

Franz Schmidt (1874-1939)
Franz Schmidt
(1874-1939)
Florent Schmitt (1870-1958)
Florent Schmitt
(1870-1958)

Ils ne sont pas siamois comme les Dupond & Dupont, les photographies ci-contre le prouvent. D'ailleurs Florent Schmitt (1870-1958) est, de 4 ans, l'aîné de Franz Schmidt (1874-1939). Franz est Allemand et Florent est Français - l'inverse eut été surprenant - et ils ont en commun d'être largement sous-estimés à l'Argus des compositeurs. Aléa ou vengeance de l'histoire ? Ceci vaut une explication.

Deux guerres, en principe, les séparent, de chaque côté du Rhin mais ... pas tant que cela. Franz Schmidt a été soupçonné de sympathie pour le régime nazi et Florent Schmitt de collaboration avec le régime de Vichy. Les plus indulgents parlent de simple opportunisme.

Franz Schmidt

Franz Schmidt est né à Bratislava (dans l'actuelle Slovaquie) mais il a fait toute sa carrière à Vienne, d'abord comme premier violoncelle de la célèbre Philharmonie, sous la direction de Gustav Mahler, ensuite comme compositeur. C'est ce dernier point qui nous intéresse particulièrement. Strict contemporain d'Arnold Schönberg (1874-1951), il a complètement ignoré les enseignements de ce dernier, se cantonnant dans un style postromantique qu'il a justifié par une magnifique science de l'orchestration. On le redécouvre aujourd'hui, comme Korngold (1897-1957), avec qui il possède des liens esthétiques évidents.

Toute encyclopédie vous révèlera que son œuvre majeure est l'oratorio Le Livre aux Sept Sceaux (1938). Elle précisera, sans doute, que si elle est si rarement jouée, c'est à cause de sa difficulté d'exécution.

Plus connu, mais pas tant que cela, est son opéra Notre Dame (1904) : un succès immédiat, à la mesure de celui que Korngold connaîtra, quelques années plus tard, avec Die Tote Stadt. Les deux œuvres ne manquent d'ailleurs pas de points communs, dont une maîtrise parfaite des possibilités de l'orchestre, au service de mélodies comme on en écrit peu dans une vie de compositeur. De Die Tote Stadt, on a tiré l'air de Marietta et de Notre Dame , on a isolé un Interlude, souvent programmé au concert.

Après une Première Symphonie imprégnée de l'air du temps, Schmidt en a composé une deuxième, nettement plus personnelle. Son Thème et variations du deuxième mouvement renferme quelques passages très réussis, telle cette ensorcelante variation . Deux autres symphonies ont suivi (n°3 et n°4 ).

Schmidt est de ceux qui ont répondu à l'attente du pianiste Paul Wittgenstein, victime d'une amputation du bras droit sur le front de l'Est en 1914. Celui-ci avait commandé à quelques compositeurs en vue, des pièces à exécuter à la seule main gauche. Outre Benjamin Britten et Richard Strauss, qui écrivirent des pièces de circonstance, Erich Wolfgang Korngold, Maurice Ravel, Paul Hindemith, Serge Prokofiev et … Franz Schmidt lui dédièrent chacun un Concerto pour la Main gauche. Vous trouverez une excellente version de ce concerto de Schmidt sur un CD comportant un complément de choix : des variations sur un thème provenant d'une Sonate pour piano & violon de Beethoven (à découvrir !).

Schmidt a également écrit deux quatuors à cordes d'apparences sévères mais dont les réelles beautés se révèlent à la longue. Avec une bonne dose de culture musicale, on y décèle toutes sortes d'influences passées (Beethoven, les Quatuors évidemment) et à venir (Schnittke, Concerto grosso n°2).

Les amateurs d'orgue seront heureux d'apprendre que l'œuvre de Schmidt mérite le plus grand respect (Prélude en ré majeur, Toccata en ut). Elle a été intégralement enregistrée en 4 CD.

La dernière œuvre du compositeur "Résurrection allemande" a, par contre, suscité quelques remous du fait qu'elle résulte de l'acceptation d'une commande passée par le régime nazi. Signe prémonitoire d'une débâcle à venir - on est en 1939 -, la mort empêcha de l'achever.

Florent Schmitt

On a dit de Florent Schmitt qu'il était le dernier héritier d'une tradition très française, incarnée par Debussy, Ravel et Roussel. Personnalité indépendante, ennemi des dogmes et des systèmes, il persévéra à composer après la guerre 40-45 comme si l'automobile n'avait pas été inventée. Un enregistrement reprenant quelques Pièces pour le piano en dit long sur sa capacité d'isolement.

Ce musicien était très à l'aise dans la grande forme, il suffit d'entendre avec quelle science il a orchestré des pièces a priori anodines pour piano (Mirages, Soirs). Psaume 47 (1904), La Tragédie de Salomé (1907), Antoine et Cléopâtre (1920), Oriane et le Prince d'Amour (1938), introduisent un exotisme orientalisant, très apprécié vers 1900. Le beau Quintette pour piano et cordes (1908) compte parmi ses meilleures œuvres de chambre mais je le réserve aux connaisseurs. Sa Deuxième Symphonie n'est, à mon humble avis, pas vraiment ce qu'il a fait de mieux; elle fut créée par le grand chef, Charles Münch, quelques semaines avant sa mort.

Schmitt était capable de légèreté, comme en témoigne ce beau CD consacré au Quintette à Vent. On le disait même facétieux, ce qui apparaît dans quelques titres étranges (Cançunik, Suite sans esprit de suite, Sonate libre en deux parties enchaînées, Habeyssée, etc) que n'aurait pas reniés Eric Satie.

Même dans son pays d'origine, Schmitt est encore peu considéré. La France que l'on dit si chauvine dans bien des domaines, ne l'a jamais été en musique. De ses trois musiciens d'élite : Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Hector Berlioz (1803-1869) et Claude Debussy (1862-1918), seul ce dernier a eu droit aux honneurs immédiats. Les deux autres ont connu un long purgatoire dont ils ne sont sortis que par la grâce d'interprètes étrangers : l'anglais Colin Davis pour Berlioz et le belge Sigiswald Kuyken ou l'américain William Christie pour Rameau. Cette absence de discernement (ou d'instruction ?) a entravé la notoriété de plus d'un musicien français et Florent Schmitt est de ceux-là.

Quand on se trompe à ce point, on a parfois tendance à se justifier a posteriori en recourant à des explications bancales : les musicologues français ont plaidé que sa grande indépendance et son faible attachement à la renommée et aux modes, expliquaient sa décote. Les plus méchantes langues ont même insinué que ses engagements extra-musicaux l'avaient également desservi.

Schmitt cumulait, en effet, les appartenances aux groupes et sociétés de toutes sortes : membre de la Société des Apaches, cofondateur de la Société Musicale Indépendante, membre de l'Académie Française des Beaux-Arts et de l’Académie Royale de Belgique, il a aussi présidé la Société Nationale de Musique. A force de fréquenter tous les cénacles, ce qui devait arriver arriva : il commit une adhésion de trop. En 1935, il accéda à la Section Musicale du Comité France–Allemagne, puis aggrava sérieusement son cas en siégeant comme co-président (d’honneur, sic !) de la Section Musicale du Groupe Collaboration, à partir de décembre 1941. Ce ne fut pas une très bonne idée et certains pensent, à tort ou à raison, que cette légèreté ne fut pas pour rien dans sa relative disgrâce.

Schmid(t)t étant un nom assez répandu, on ne s'étonnera guère qu'il puisse exister d'autres musiciens portant ces noms. J'en ai retenu deux qui valent le détour :

  • Joseph Schmitt (1734-1791) était Hollandais. C'était un parfait inconnu jusqu'à ce qu'on redécouvre des partitions portant son nom dans une bibliothèque de Stockholm. Sa musique bondissante emplit un des CD les plus réjouissants que l'on puisse trouver, consacré à la musique du 18ème siècle (The Hurdy Gurdy, Symphonie en sol majeur). La qualité, tant de l'interprétation que de la prise de son, en fait un des enregistrements les plus fascinants de ces dernières années ... et je pèse mes mots.
  • Ole Schmidt (1928-) est Danois. Bien que principalement connu comme chef d'orchestre, ses talents de compositeurs sont réels. Voici quelques enregistrements bienvenus.