Compositeurs contemporains

Einojuhani Rautavaara (1928-2016) : compositeur finlandais

Einojuhani Rautavaara
Einojuhani Rautavaara

Après la disparition d'Alfred Schnittke (1934-1998), le finlandais Einojuhani Rautavaara s'est affirmé comme l'un des compositeurs européens les plus importants. Le lien avec le père de la musique finlandaise, Jean Sibelius (1865-1957), est facile à faire. Lorsque la Fondation Koussevitzky voulut honorer le 90ème anniversaire de Sibelius, en 1955, elle demanda au Maître de recommander le jeune musicien qu'il considérait comme le plus prometteur afin qu'il bénéficie d'une bourse de perfectionnement aux Etats-Unis. Son choix se porta, avec pertinence, sur Rautavaara.

C'est ainsi que Rautavaara étudia à la célèbre Julliard School puis à Tanglewood, auprès d'Aaron Copland (1900-1990), l'un des musiciens américains les plus en vue, à l'époque. Les premières partitions, antérieures à 1957 sont de coupe classique. Voici des extraits de l'opus 1, The Fiddlers, dans une version pour orchestre à cordes. Bien que l'écriture ne soit en rien révolutionnaire, essentiellement basée sur des motifs populaires réinventés, la qualité du travail n'a pu manquer d'attirer l'attention de Sibelius.

Rentré en Europe, il compléta sa formation à Cologne et surtout à Ascona, en 1957, auprès de Wladimir Vogel, qui l'initia à la technique des douze sons. Il n'est pas facile de se faire une idée de ce que Rautavaara pense rétrospectivement de cet enseignement. Il s'est exprimé plus d'une fois, à ce sujet, mais de façon contradictoire. Il a affirmé, à plusieurs reprises, que le dodécaphonisme l'avait marqué à vie. Par contre, dans une interview diffusée sur Arte, il a clairement expliqué qu'il considérait ce système d'écriture comme inapte à transmettre les émotions qu'un artiste peut souhaiter faire partager. Au fond, cette contradiction se retrouve dans sa musique : le dodécaphonisme de Rautavaara prend depuis toujours de sérieuses libertés avec la théorie. Il est, en particulier, parsemé de repères clairement tonals qui permettent à l'auditeur de s'orienter (Modificata). En peu de mots, le recours à la série n'est qu'un procédé compositionnel parmi d'autres avec lesquels il doit s'harmoniser.

A partir de 1968, Rautavaara s'est définitivement affranchi des contraintes sérielles strictes. La première oeuvre importante qui affirme cette nouvelle orientation est le Concerto pour Piano n°1. Elle marque le début de quatre décennies en constante progression vers une musique de plus en plus sereine, voire d'inspiration religieuse.

Le catalogue des œuvres de Rautavaara couvre tous les genres à commencer par 8 symphonies qui illustrent bien l'évolution stylistique de leur auteur. Personne ne sait s'il osera, à son âge - qu'il me pardonne - défier le sort en en composant une neuvième. On sait que certains symphonistes sont superstitieux : depuis que leur modèle, Beethoven, a disparu prématurément en commençant sa dixième symphonie, ils hésitent à faire le pas.

Note. L'inventaire des stratégies déployées par les uns et les autres pour tromper le destin vaut bien une courte digression que je limite aux compositeurs connus de tous. Franz Schubert (1797-1828) a été le grand spécialiste des symphonies inachevées. Je ne parle pas de la fameuse 8ème qui est probablement complète avec ses deux mouvements mais de plusieurs œuvres abandonnées sans raison apparente, sauf s'il s'agissait d'une manoeuvre destinée à rendre impossible une comptabilité précise. Une 10ème symphonie a cependant été retrouvée dans les années 1970, terminée mais pas orchestrée (elle l'a été depuis et de plusieurs manières par Peter Gülke, Brian Newbould, Pierre Bartholomée et Luciano Berio). Quoi qu'il en soit, le compositeur ne lui a pas survécu, on n'échappe pas si facilement à son destin.

Antonin Dvorak (1841-1904) trouvait sans doute la superstition ridicule : il n'en a pas tenu compte et l'a payé de sa vie. A noter qu'on a longtemps cru que Dvorak n'avait composé que 5 symphonies jusqu'à ce qu'on en retrouve 4, le compte devenait bon !

Gustav Mahler (1860-1911) n'a pas hésité à braver le sort, se croyant sans doute trop jeune pour mourir. Il n'acheva pourtant que l'adagio de sa 10ème. D'autres se sont chargés de compléter les esquisses éparses des autres mouvements. L'histoire détaillée est racontée à cette adresse.

Anton Bruckner (1824-1896) a utilisé un stratagème ingénieux, consistant à écrire une Symphonie n°0 (il existe même une symphonie de jeunesse, n°00 ), espérant que personne ne réaliserait que la 9ème était en réalité la 10ème mais rien n'y fit, la 9ème est restée réduite à ses trois premiers mouvements que l'on joue d'ailleurs tels quels. De larges esquisses du finale existent cependant qui ont été exploitées avec plus ou moins de bonheur dans des enregistrements qui demeurent marginaux.

Alfred Schnittke (1934-1998) a voulu vérifier que la mésaventure de Bruckner n'était pas le fruit du hasard : il a, lui aussi, composé une Symphonie 0 avec un résultat identique : il est mort avant d'achever sa "fausse" 9ème (Raskatov s'en est chargé) !

  • La Symphonie n°1 (plages 1 à 3) est d'inspiration russe (Schostakovitch et Prokofiev).
  • La Symphonie n°2 (plages 3 à 6) - la moins réussie à mon goût mais cela n'engage que moi - s'essaye à une modernité un peu tapageuse.
  • La superbe Symphonie n°3 renoue pleinement avec une tonalité déguisée. Elle est clairement d'inspiration Brucknérienne : pour le vérifier, comparez ses premières mesures (pas d'impatience : attendez 30 secondes l'appel des cors !) avec celles de la Quatrième de Bruckner.

La Symphonie n°4, "Arabescata", est la seule de l'ensemble qui revendique clairement une écriture sérielle aux niveaux mélodique, rythmique et du timbre. Vous seriez bien avisés de ne pas commencer par elle, sous peine de vous décourager prématurément et de passer à côté du reste.

La Symphonie n°5 est un chef-d'œuvre de coupe plus traditionnelle et cependant, elle ne livre pas ses beautés à la première écoute. Le premier mouvement construit, par vagues successives, une magie sonore périodiquement troublée par un fracas de tout l'orchestre.

Les Sixième, Septième et Huitième progressent, dans cet ordre, vers une sérénité absolue : la n°6 reprend et développe quelques thèmes de l'opéra "Vincent", y incorporant un matériau électroacoustique du plus bel effet; la n°7 a fait le tour du monde, s'affirmant comme son plus grand succès d'audience et la n°8 est une commande de l'Orchestre de Philadelphie pour la célébration de son centenaire.

Rautavaara est également l'auteur d'une douzaine de concertos : pour piano (n°1, n°2 et n°3), pour orgue, pour violon, pour violoncelle (n°2), pour contrebasse, pour harpe, pour clarinette et pour … chants d'oiseaux, Cantus Arcticus, qui insère, dans le discours symphonique, une bande préenregistrée par d'authentiques volatiles finlandais. Vous trouverez toutes ces oeuvres réunies dans un précieux coffret édité chez Ondine.

Rautavaara a écrit d'autres œuvres symphoniques parmi lesquelles, Angels and Visitations, Isle of Bliss et Book of Visions, une commande de l'Orchestre National de Belgique (ONB). Elle fut créée, en présence de votre serviteur, le 15 avril 2005, sous la direction de Mikko Franck, ami personnel du compositeur. On imagine que le Maestro fut à la base de cette commande.

Comme tout musicien finlandais qui se respecte, Rautavaara excelle à mettre en évidence le caractère profondément musical de la langue finnoise. Un CD proposant des mélodies avec orchestre, retient tout particulièrement l'attention. Quant à la Suite, opus 72b, d'après Lorca, elle est au répertoire des chorales les plus exigeantes.

Rautavaara a écrit quelques opéras qui ont fait le bonheur des scènes finlandaises et dont certains ont été enregistrés chez Ondine : The Mine, Thomas, Vincent (sur la vie de Van Gogh), The House of the Sun, Aleksis Kivi et le dernier en date (2003), Raspoutine. Rautavaara prend le soin le plus extrême à ce que sa musique reste en permanence chantable. Même lorsqu'il a recours à la méthode des douze sons, comme c'est le cas dans Aleksis Kivi, il évite soigneusement d'imposer aux chanteurs les écarts de notes typiques de l'écriture sérielle, qui perturbent la fluidité du chant.

D'autres œuvres ont été écrites pour la scène qui ne sont pas des opéras à proprement parler. Sa plus grande réussite dans ce domaine est sans doute "The Myth of Sampo" qui marie admirablement trois solistes vocaux, un chœur d'hommes et une bande électronique préenregistrée. Voici un large extrait du finale .

Rayon musique de chambre, peu abondante, mentionnons 4 Quatuors à cordes (n°1) ainsi qu'un Quintette à cordes.

Les partitions pour piano solo sont à peine plus nombreuses (Préludes opus 7, Etudes opus 42, Sonate n°1, Sonate n°2). Le CD suivant regroupe cependant quelques très belles pièces parmi lesquelles vous retrouverez l'opus 1, dans sa version pour clavier (plages 1 à 5).

On sait que la musique conserve et on a connu quelques octogénaires, Georg Philipp Telemann (1681-1767), Giuseppe Verdi (1813-1901) et Richard Strauss (1864-1949), dont la source d'inspiration semblait ne jamais devoir se tarir. Einojuhani Rautavaara est d'ores et déjà entré dans ce club de privilégiés.

Rautavaara nous a quitté en 2016. Il aura pratiqué tous les styles, du plus néo-classique au plus aventureux, en passant par toutes les formes résiduelles envisageables d'un romantisme pour lequel il avait cette définition toute personnelle : "Hier ou demain mais jamais maintenant; jamais ici, toujours ailleurs". C'est au travers de cet éclectisme que l'on peut voir en lui le musicien s'exprimant actuellement dans le langage le plus susceptible d'être universellement compris. Moderniste modéré, romantique jamais attardé, il occupe une place au devant de la scène musicale que personne ne peut sérieusement lui contester.