Compositeurs négligés

Ottorino Respighi

Ottorino Respighi
Ottorino Respighi

L'opéra a pris une telle place dans la vie musicale, en Italie au 19ème siècle (Rossini, Bellini, Donizetti, Verdi, ...), que la plupart des autres musiciens n'ont pas vu d'autre issue que de suivre le mouvement sous peine de se marginaliser. Un retour à la musique pure a bien été tenté par Giuseppe Martucci (1856-1909) mais il a trop regardé du côté de l'Allemagne pour convaincre un pays en cours d'unification (1871). On pourrait en dire autant des contributions de Ferruccio Busoni (1866-1924) et d'Ermanno Wolf-Ferrari (1876-1948), deux musiciens aux ascendances à moitié germaniques (Elles seront examinées prochainement). Il a donc fallu attendre une génération supplémentaire pour qu'une musique instrumentale véritablement nationale voie le jour et c'est un élève de Martucci, Ottorino Respighi (1879-1936), qui a ouvert la voie, bientôt suivi par ses collègues, Ildebrando Pizzetti (1880-1968), Gian Francesco Malipiero (1882-1973), Alfredo Casella (1883-1947) et Mario Castelnuovo-Tedesco (1895-1968). Respighi a été le moteur de cette autre renaissance italienne.

Quelques repères biographiques

Il existe peu de biographies de Respighi disponibles en français mais elles sont de premières mains. Celle due à Gilbert Chapallaz (1956) est en fait une adaptation d'un opuscule déjà ancien (1933) du musicologue Raffaele de Rensis, réalisée sous la supervision de la veuve du compositeur, Elsa Respighi. La seconde, plus récente (2018), est l'oeuvre d'un pianiste descendant de la famille, Norberto Cordisco Respighi. C'est elle qui nous sert de fil conducteur au moins dans quelques grandes lignes.

La généalogie des Respighi est étonnamment riche et variée : sans remonter à Moïse, on y dénombre, entre autres, un astronome, un dermatologue, un Cardinal-Vicaire auprès du Saint-Siège et un archéologue de la Chrétienté ! La branche qui nous intéresse plus précisément était davantage tournées vers les Arts : l'arrière-grand-père d'Ottorino était sculpteur, son grand-père était organiste et maître de Chapelle et son père, Giuseppe, bien que principalement fonctionnaire des postes, était également musicien semi-professionnel.

Conscient des difficultés inhérentes à la condition de musicien à plein temps, Giuseppe aurait bien vu son fils rejoindre la branche intellectuelle de la famille mais le jeune homme en a décidé autrement : ayant reçu ses premières leçons de violon, d'alto et de piano vers l'âge de 8 ans, il a convaincu qu'il était un instrumentiste doué. Toutefois, dix ans plus tard, il a réalisé que c'était la composition qui l'intéressait par-dessus tout.

Martucci, son premier professeur, ne pouvait lui apprendre que ce qu'il connaissait, à savoir les grands romantiques allemands. Ses premiers essais en composition (antérieurs à 1901) ont donc naturellement navigué dans cette direction. Peu représentatifs du style qui lui vaudra plus tard la reconnaissance internationale, ils n'ont guère encore intéressé les éditeurs discographiques. On trouve quand même, chez Claves, un enregistrement de Christus (P024, 1899), un oratorio ambitieux composé (texte et musique !) à l'âge de 20 ans, et chez Naxos, un enregistrement des Variations symphoniques (P028, 1900).

Un tournant est intervenu dans la formation de Respighi, en 1894, lorsque Luigi Torchi a fondé la "Rivista Musicale Italiana". Bibliothécaire de son état, Torchi avait accès à un vaste ensemble de partitions anciennes qui témoignaient de la richesse de la musique transalpine, du Moyen-Age à l'âge baroque. A cette époque, la plupart dormaient encore dans des rayonnages poussiéreux d'où on ne connaissait quasiment rien des musiques écrites par Monteverdi, Cavalli, Scarlatti et même Vivaldi. C'était un patrimoine à explorer afin de sortir possiblement la musique italienne de la routine. Respighi a répondu à l'appel de Torchi en pratiquant régulièrement l'arrangement modernisé et la musicologie appliquée (Cf ci-après, les paragraphes correspondants).

Comme beaucoup de musiciens, Respighi bénéficiait de réelles facilités dans l'apprentissage des langues : on rapporte qu'il en pratiquait plus ou moins une dizaine, dont le français, l'anglais, l'allemand, le serbe, le croate, le hongrois, le finnois et le russe (sans parler des langues anciennes qui le passionnaient) ! Le russe lui a été utile lorsqu'il a postulé (et obtenu) le poste d'altiste principal au Théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, pendant sa saison d'opéra italien. C'est à cette occasion qu'il a fait la rencontre du grand Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), qui lui a donné, à deux reprises, des leçons d'orchestration et de composition qui l'ont marqué à jamais. C'est de fait sous la supervision du maître russe que Respighi a écrit sa première oeuvre importante, Prélude Choral et Fugue (P030, 1901). A 22 ans, à peine, la carrière de Respighi était définitivement lancée.

Affiche concert Boston 1926
Boston : Concert du 19/2/1926

En 1919, Respighi a épousé sa meilleure élève, Elsa Olivieri-Sangiacomo (1894-1996), de 14 ans sa cadette. Elle a abandonné la composition pour se consacrer à la carrière de son mari (Une histoire déjà vécue chez les Mahler, les embrouilles en moins car leur entente fut parfaite). Ensemble, lui pianiste et compositeur et elle mezzo-soprano, ils ont effectué de nombreuses tournées à travers le monde, en réponse aux invitations de nombreuses sociétés musicales étrangères.

Respighi est resté attaché à son Italie natale. Même la prise du pouvoir politique par Mussolini, en 1922, ne l'a pas contrarié outre mesure. Soucieux de sa carrière académique, il est resté prudemment en retrait, protégé quand il le fallait par l'autoritaire et intouchable chef, Arturo Toscanini, acquis à sa musique. Conscient de la réputation dont le musicien jouissait de par le monde, le régime en place ne l'a jamais vraiment inquiété, préférant exploiter sa renommée à des fins de propagande. Mussolini n'était pas inculte : violoniste amateur bien avant de nourrir des ambitions politiques, il connaissait bien l'oeuvre de Respighi et il lui a plutôt facilité la vie. En 1923, Respighi a été nommé Directeur du Conservatoire Santa Cecilia de Rome, poste qu'il a quitté pour ne conserver que le cours de composition et du temps libre pour écrire ses propres oeuvres. En 1932, le gouvernement fasciste l'a même nommé membre de la Reale Accademia d'Italia, un honneur qu'il a accepté sans protester.

Respighi a de tous temps été de santé fragile, souffrant en particulier de troubles du sommeil et dès lors d'une fatigue récurrente. En 1935, épuisé par la composition de son ultime opéra, Lucrezia (P180, 1935), il est tombé gravement malade. Un traitement expérimental importé d'Allemagne n'a pas réussi à lui éviter un empoisonnement fatal du sang; il n'avait que 56 ans et sans doute encore beaucoup à composer. Au bilan, de 1933 jusqu'à sa mort, Respighi n'a complété aucune oeuvre importante.

L'oeuvre de Respighi

Respighi nous a laissé 200 oeuvres environ, qu'il n'a jamais pris la peine de classer. On ignore même les dates de composition de certaines oeuvres redécouvertes tardivement alors qu'on les croyait perdues. C'est le musicologue, Potito Pedarra, qui s'est collé à la tâche d'éditer un catalogue thématique mettant fin au désordre. Chaque oeuvre recensée porte désormais un numéro-code composé de la lettre "P" suivie de trois chiffres. L'inventaire qui suit se concentre sur les oeuvres enregistrées, présumées les plus importantes à condition de faire confiance aux éditeurs.

L'orchestrateur

1901 a marqué la fin de l'apprentissage scolaire du jeune Ottorino et son envol comme musicien professionnel. Parmi ses premiers essais symphoniques, on note une Légende pour violon & orchestre (P036, 1902), une Fantasia slava (P050, 1903) et deux concertos de jeunesse, l'un pour piano (P040, 1903) et l'autre pour violon (P049, 1903). Il ne faut pas les confondre avec les deux concertos de maturité, mentionnés plus loin.

Deux poèmes symphoniques particulièrement réussis, Fontane di Roma (P106, 1916) et Pini di Roma (P141, 1924), sont au répertoire des plus grands orchestres symphoniques depuis qu'Arturo Toscanini s'en est fait l'ardent défenseur (Version historique du Maestro, impérieuse et emportée comme à son habitude). Ensemble, elles ont davantage contribué à la gloire du compositeur que toutes les autres réunies. On sait moins qu'elles appartiennent à un triptyque et qu'il convient donc de leur associer Feste romane (P157, 1928, à partir de 39:45 dans cette belle interprétation du triptyque complet). Le tout ne tient malheureusement pas sur un seul CD d'où "Les Fêtes romaines" passe régulièrement à la trappe chez les éditeurs, ce qui a entraîné une perte de notoriété.

D'autres fresques symphoniques méritent aussi sûrement votre attention telles, Ouverture Carnevalesca (P099, 1913), la Ballata delle Gnomidi (P124, 1919), Vetrate di Chiesa (P150, 1926), Trittico botticelliano (P151, 1927, d'après les peintures célèbres, Le Printemps, L'adoration des Mages et La Naissance de Vénus) et Impressioni Brasiliane (P153, 1928). La Suite Belkis, Regina di Saba (P177, 1924, ne manquez pas la danse finale en 17:18) est en fait extraite d'une oeuvre dansée plus vaste, pour récitant et orchestre, dont voici une version live, en allemand.

Toutes ces oeuvres démontrent que le compositeur a été à l'aise avec les formes concises du poème et de la fresque symphoniques. Par contre, il a peu pratiqué les genres classiques de la symphonie ou du concerto, sans doute trop connotés germaniques. La Sinfonia en mi majeur (P051, 1907), écrite sous l'influence de Rimski-Korsakov, est en fait la refonte d'une Suite antérieure apparemment perdue (1901-1903). Cette oeuvre très colorée est d'une légèreté insouciante au contraire de l'énorme Sinfonia drammatica (P102, 1914), qui annonce clairement la tragédie imminente (Cette fois, ce sont Gustav Mahler et Richard Strauss qui ne sont jamais loin).

Dans le genre concertant, à part les deux concertos de jeunesse déjà mentionnés, il s'est souvent cantonné dans une forme libre aux dimensions modestes : lyrique Adagio avec variations pour violoncelle (P133, 1921) et nerveux Concert à Cinq, pour hautbois, trompette, violon, contrebasse, piano & cordes. Il existe deux grands concertos de maturité mais ils figurent plus loin (à la section "Le musicologue") pour des raisons qui apparaîtront.

En 1930, Respighi a honoré une commande de l'influent chef et mécène, Serge Koussevitzky, destinée commémorer le cinquantième anniversaire de "son" Orchestre de Boston. Metamorphoseon, Modi XII (P169, 1930), se présente comme une suite magistrale de variations sur un thème ou, si l'on préfère, comme un véritable Concerto pour orchestre où tous les pupitres sont mis en évidence à leur tour.

L'arrangeur

Suivant les indications de Torchi, Respighi s'est penché sur un certain nombre de partitions oubliées de musique (italienne) ancienne et il a entrepris de les faire revivre dans une autre époque. Bien servi par ses talents d'orchestrateurs, il a porté ce genre réputé à tort comme mineur à un réel niveau de distinction et de virtuosité, transformant des pièces parfois insignifiantes en de véritables petits bijoux. Deux oeuvres brillantes ont contribué à la renommée de Respighi dans ce domaine, La Boutique fantasque et les Trois Suites sur des airs anciens :

- La Boutique fantasque (P120, 1918) est un ballet en un acte destiné initialement aux Ballets Russes de Diaghilev. La musique réinvente quelques "Péchés de Vieillesse", pièces composées par Gioachino Rossini (1792-1868) alors qu'il était retiré de la scène opératique (14 Volumes composés entre 1857 et 1868). Facétieux, Rossini leur a donné des titres loufoques que n'aurait pas désavoués Erik Satie : Les Cornichons (Vol. IV-3), Les Radis (Vol. IV-1), Le Beurre (Vol. IV-4), Les Amandes (Vol. IV-2), Petit Caprice (Vol. X-6), Tarantelle pur Sang (Vol. VIII-9), L'huile de Ricin (Vol. VII-6), Fausse Couche de Polka Mazurka (Vol. VI-10), etc. Amusez-vous à les retrouver parfois bien cachées dans la Boutique.

L'oeuvre a été condensée ultérieurement en une Suite orchestrale en 8 mouvements, Ouverture, Tarentelle, Mazurka, Danse cosaque, Cancan, Valse lente, Nocturne et Galop. C'est le succès rencontré par cette oeuvre qui a encouragé Stravinsky à proposer au même Diaghilev le ballet Pulcinella, cette fois sur des airs de Giovanni Battista Pergolèse.

Respighi a ultérieurement arrangé d'autres pièces pour piano issues du Vol. XII des "Péchés", les assemblant dans la Suite Rossiniana (P148, 1925).

- Le sommet de l'arrangement a sans doute été atteint avec les trois Suites intitulée Danses anciennes et Airs pour le Luth (P109, 1917; P138, 1923 et P172, 1931). Plus savantes mais toujours ludiques, ces transcriptions marient idéalement la science orchestrale de Respighi à la fantaisie des pièces d'origine, de compositeurs italiens des 16ème, 17ème et 18ème siècles. Comment résister à la Bergamasque qui clôt la Suite n°2, au départ une pièce charmante mais anodine pour luth de Bernardello Gianoncelli (17ème siècle). La version proposée est celle d'Antal Dorati, déjà ancienne (1959, la seule disponible à cette époque !) mais qui n'a rien perdu de son attrait. Pour la petite histoire, le compositeur a perdu la partition de la première suite, ce qui l'a contraint à la recomposer d'après les esquisses encore en sa possession.

Gli Uccelli ("Les oiseaux", P154, 1928) a utilisé le même procédé au départ de compositions baroques (Retrouvez La Poule, un extrait du 6ème Concert en sextuor de Jean-Philippe Rameau ou encore le Coucou de Bernardo Pasquini). Rat de la bibliothèque musicale de Bologne, Respighi a passé pas mal de temps à transcrire des partitions instrumentales baroques de Locatelli, Porpora, Tartini, Veracini, dans le but d'en détourner l'usage à ses propres fins (Sonate pour violon & piano, P077).

Le Concerto all'Antiqua, pour violon (P075, 1908) témoigne du même intérêt pour le baroque italien et la monumentale Toccata, pour piano & orchestre (P156, 1928), modernise un autre genre typique de cette époque. Sèvres de la vieille France (P128, 1920) part d'une transcription d'une chanson française d'autrefois (Sur le Pont d'Avignon !), La Pentola magica (P129, 1920) est basée sur des pièces russes et Scherzo Veneziano (Le Astuzie di Columbina) (P130, 1920) sur des airs vénitiens. Ces trois oeuvrettes ont servi de support pour des chorégraphies d'Ileana Leonidov.

Respighi s'est également lancé dans quelques arrangements (à la manière) de J-S Bach, du moins telle qu'il la concevait : Suite en sol pour cordes & orgue (P058, 1905), Passacaille et Fugue en do mineur (P159, 1930) et Trois Chorals (P167, 1930).

En 1929, à nouveau à l'initiative de Serge Koussevitzky, Respighi a orchestré quelques-unes des Etudes-Tableaux de Rachmaninov. Le compositeur russe s'est montré aussi enthousiaste envers la proposition qu'envers le résultat obtenu (5 Etudes-tableaux P160, 1930).

Le musicologue

Respighi s'est intéressé aux modes ecclésiastiques (grégoriens) dans le cadre de ses recherches musicologiques et il a tenté d'en ressusciter quelques-uns dans une perspective actualisée (Une chronique relatant l'évolution de la modalité en musique est en préparation). Depuis les années 1880, une tendance s'était dégagée au sein de l'Eglise catholique avec l'objectif de débarrasser le chant d'église des tentations lyriques et d'aller dans le sens d'une purification de la tradition grégorienne telle que préconisée par les moines de l'Abbaye de Solesmes. Respighi y a vu un moyen de débarrasser son écriture des surcharges postromantiques. Cela est très sensible dans les Trois Préludes sur des mélodies grégoriennes (P131, 1921) dont l'atmosphère contemplative (Première pièce) évoque Erik Satie (1866-1925). D'autres oeuvres sont tout aussi précieuses parce que différentes : Respighi était particulièrement satisfait de son Concerto grégorien, pour violon (P135, 1921) dont le deuxième mouvement cite la séquence Victimae Paschali Laudes, en mode dorien. Ne manquez pas ce concerto quitte à commencer par son impétueux finale (en 19:40). Le Concerto myxolydien, pour piano (P145, 1924), emprunte cette fois au chant Omnes gentes plaudite manibus. Dans le même esprit, Trittico botticelliano recourt au mode phrygien dans la section centrale représentant l'Adoration des Mages. Vous trouverez encore un Quatuor dorien à la section musique de chambre.

Respighi est considéré comme un jalon essentiel dans la redécouverte de Claudio Monteverdi (1567-1643). Son adaptation, pour voix et orchestre, du Lamento d'Arianna (P088, 1908) a fait sensation lors de sa création, à Berlin, signant son premier succès international. Evidemment, on est loin de la restitution "historiquement informée" que Nikolaus Harnoncourt imposera 44 ans plus tard mais ce fut une étape importante dans la résurrection d'une oeuvre majeure. Il s'est également attaqué à l'opéra Orfeo (P178, 1934) quoiqu'il n'ait pas été seul dans ce cas : Vincent d'Indy, Carl Orff et Gian Francesco Malipiero ont également réalisé un travail pionnier d'édition et/ou d'adaptation de cette oeuvre.

Enfin, Respighi s'est également consacré à la restitution d'oeuvres lyriques anciennes connues, à l'époque, des seuls historiens de la musique : Les Astuzie femminili (P126, 1920) de Domenico Cimarosa (1749-1801) et l'acte bouffe La Serva padrona (P127, 1920) de Giovanni Paisiello (1740-1816).

Musique de chambre

Bien qu'il ait été (un peu vite) catalogué comme symphoniste, Respighi a également excellé en musique de chambre comme en témoigne la belle Sonate pour violon & piano (P110, 1917). Elle figure dans un double album, paru chez Tactus, et reprenant diverses pièces pour la même formation. Chez le même éditeur, Les Variations pour violoncelle & piano (P133, 1921) cultivent à nouveau la nostalgie pour des temps anciens.

Outre un Quatuor à cordes inédit d'extrême jeunesse (datant des années 1892-98) et un gracieux Quintette à vents (P021, 1898), il existe un beau Quintette à clavier (P035, 1902) et trois quatuors remarquables : Quatuor en ré majeur (P053, 1904), Quatuor en ré mineur (P091, 1909), sous-titré par le compositeur "Ernst ist das Leben, heiter ist die Kunst" (La vie est sérieuse, l'art est serein) et surtout l'incontournable Quatuor dorien (P144, 1924, commence en 1:40 !).

A ces pièces essentielles, il convient d'ajouter quantité d'oeuvres plus anodines qu'il serait fastidieux d'énumérer. Mentionnons quand même deux exemples : la Suite della Tabacchiera (P168, 1930), une pochade instrumentale pleine de bonne humeur et cette simple mais belle Berceuse (P038, 1902).

Moins à l'aise comme pianiste que comme violoniste, Respighi a régulièrement défendu ses propres oeuvres sur scène, sans forcément rencontrer l'approbation inconditionnelle des critiques de l'époque. Etrangement, il n'a pas écrit tant que cela pour le clavier, au point que l'essentiel de son oeuvre tient sur un double CD, tel celui paru chez Brillant sous les doigts hélas parfois engourdis de Michele D'Ambrosio. Comparez "son" Notturno (en 22:33), extrait des 6 pièces pour clavier, avec le même, joué par Sergei Babayan, ou encore par Konstantin Scherbakov (A nouveau, Erik Satie n'est pas très loin !). Konstantin Scherbakov apparaît décidément comme un interprète de choix, ce que confirment les Trois Préludes sur des mélodies grégoriennes (I, II, III, P131, 1921).

Le label Tactus a également publié l'essentiel des Pièces pour orgue (& orchestre), des curiosités à découvrir en suivant les pas de J-S Bach.

Musique vocale

Respighi a rencontré la plupart de ses succès internationaux avec l'orchestre mais, en bon italien, il n'a pas délaissé la musique vocale pour autant, en particulier l'opéra. Il en a composé 9, dont plusieurs (à partir de Belfagor) sur des livrets de son ami, l'écrivain Claudio Guastalla. Ils sont demeurés relativement peu connus en dehors des frontières de la Péninsule et il faut chercher pour en trouver de bons enregistrements. Dans tous les cas, on doit être reconnaissant à Lamberto Gardelli d'en avoir enregistré plusieurs dans des conditions acceptables pour l'époque (Label Hungaroton). Par contre nous manquons d'enregistrements récents. L'ensemble présente la caractéristique assez rare qu'aucune oeuvre ne ressemble à une autre :

- Re Enzo (P055, 1905), en fait une opérette, a disparu des catalogues sur les recommandations de son auteur, qui s'est toujours opposé à ce que l'oeuvre survive à sa création, à l'exception de quelques extraits recyclés séparément (Canzone di Enzo, P071/5, 1906).

- Semirâma (P094, 1910), le premier opéra véritable, a rencontré un succès considérable lors du séjour du compositeur à Berlin. La luxuriance d'un orchestre straussien y a sans doute contribué.

- Marie Victoire (P100, 1914) repose sur un argument lié aux événements de la Révolution française. On y trouve des chants de l'époque dont "Il pleut Bergère", un air extrait de l'opéra-comique "Laure et Petrarque" de Louis-Victor Simon, bien oublié de nos jours (On sait que la chanson raillait la Reine Marie-Antoinette). L'opéra de Respighi devait être créé à Paris en 1914 mais la guerre en a décidé autrement au point qu'il a fallu attendre 2004 pour qu'il soit enfin présenté sur scène. Le compositeur qui n'était guère satisfait de cette oeuvre de commande n'a jamais rien tenté pour qu'on la monte de son vivant.

- La Bella Addormentata nel Bosco (P134, 1921) est en fait un Conte musical, qui a fait l'objet d'un remaniement en 1933 (Pas besoin de traduire le titre, vous l'avez sans doute identifié !).

- Belfagor (P137, 1922) est, à mon humble avis, le chef-d'oeuvre opératique de Respighi et il est incompréhensible qu'il n'en existe pas plusieurs enregistrements à part celui de Gardelli.

- La Campana Sommersa (P152, 1927), "La Cloche engloutie", en français, est un opéra féérique dont le climat surnaturel est bien rendu par un orchestre chatoyant.

- Maria Egiziaca (P170, 1932) n'est pas un opéra à proprement parler ou alors, faudrait-il dire, c'est un opéra de concert. C'est aussi un Mystère sacré en un acte et trois scènes nettement intériorisées.

- La Fiamma (P175, 1933) est le plus célèbre (?) de tous, en tous cas c'est le seul à avoir été enregistré deux (!) fois (Le fidèle Gardelli et Gelmetti).

- Lucrezia (P180, 1935) était en chantier quand Respighi, épuisé, est décédé. Elsa a complété l'oeuvre sur base des esquisses existantes en respectant l'intention manifestée par son mari d'opérer un net retour vers un néo-classicisme décalé dans le temps. Ceci explique pourquoi l'orchestre a perdu de sa luxuriance habituelle.

Autre oeuvre scénique, Belkis, Regina di Saba (P171, 1931), est un ballet complet en 7 scènes dont a été tirée la Suite mentionnée plus avant.

Respighi a également brillé dans l'écriture d'oeuvres vocales de dimensions relativement modestes. En voici quelques-unes qui méritent vraiment d'être connues : la cantate profane La Primavera (P136, 1922), le (volontairement) naïf Lauda per la Natività del Signore (P166, 1930), ou quelques poèmes lyriques, Il Tramonto (P101, 1914) pour petit ensemble & soprano, La Sensitiva (P104, 1915), Aretusa (P095, 1911) et les Quatro Liriche sur des poèmes arméniens (P132, 1921). Ce sont autant de petits bijoux dont on ne se lasse pas d'autant que l'orchestre leur apporte un soutien de valeur.

Même les chants avec simple accompagnement de piano valent le détour : Cinque Liriche d'après Antonio Rubino (1925), Deità silvane (P147, 1925), Sei liriche pour mezzo (P090, 1909).

L'héritage d'Elsa

Elsa Respighi
Elsa Respighi

Elsa a survécu à son mari pendant près de 60 ans : elle n'est décédée qu'en 1996, une semaine avant son 102ème anniversaire. Elle a défendu son héritage par tous les moyens à sa disposition, en particulier en créant le Fondo Ottorino Respighi. Elle a également repris ses activités de compositrice (Superbe Invocazione, 1943), en profitant pour compléter les oeuvres d'Ottorino demeurées inachevées. Des descendants de Respighi ont fait de même avec la collaboration du chef et compositeur, Salvatore Di Vittorio, et de l'archiviste, Potito Pedarra. C'est ainsi que le Concerto pour violon en la majeur (1903) a pu être créé en 2010, avec Di Vittorio dirigeant l'Orchestre de chambre de New York.

En 2008, le même Di Vittorio (1967- ) a écrit une pétillante Ouverture Respighiana, en hommage fidèle (jusque dans les thèmes traités que vous reconnaîtrez peut-être au passage) à ce que fut la musique de son maître. Quant à Norberto Cordisco Respighi, il a enregistré, avec son collègue Giulio Biddau, des versions à quatre mains de quelques-uns des grands succès qui ont été évoqués dans cette chronique (Pini di Roma).

Respighi n'a connu une gloire incontestée que pendant la décennie 1925-1935. Ensuite les troubles de la guerre ont brouillé les pistes et le modernisme ambiant a réservé à (la musique de) Respighi le même sort que celui qu'il a réservé à tous les compositeurs qui ont voulu l'ignorer (Blacher, Korngold, ...). En 1915, le compositeur Alfredo Casella avait pourtant convaincu Respighi, Malipiero, Pizzetti et Castelnuovo-Tedesco de rejoindre la Società Italiana di Musica Moderna qu'il venait de fonder, sous la présidence d'honneur d'Arturo Toscanini. Hélas, l'affaire tourna court et l'association fut dissoute en 1919, Respighi en particulier n'y trouvant pas un intérêt suffisant. Pire, en 1932, ce dernier s'est laissé convaincre de signer en premier un manifeste conservateur au bénéfice du maintien d'une tradition romantique prétendument "menacée" par ce fameux modernisme. Ce fut interprété comme un geste au mieux inutile et au pire désobligeant envers ses anciens collègues et amis, qui se sont sentis blessés, en particulier Casella et Malipiero. Cette maladresse a pu compter dans la désaffection des milieux musicaux pour la musique de Respighi. Fort heureusement, l'auditeur du 21ème siècle ne s'attarde pas à ces querelles de clocher et il garde le souvenir d'un artiste sincère qui aura été toute sa vie utile à la diversité de son art.

Les éditeurs commencent seulement à s'intéresser sérieusement à l'oeuvre de Respighi même si aucune intégrale symphonique n'est actuellement disponible. Naxos, BIS et Chandos tentent cependant de combler progressivement cette lacune, sinon il faut aller à la pêche et se délecter, par exemple, des enregistrements qui suivent.

Respighi : Metamorphoseon
Metamorphoseon, Ballata ..., Belkis ...
Respighi : Airs anciens
Airs anciens
Respighi : Concerto grégorien
Concerto grégorien
Jongen : Respighi : Pini & Fontane di Roma
Pini & Fontane di Roma
Jongen : Respighi : Belfagor
Belfagor
Jongen : Respighi : La Boutique fantasque
La Boutique fantasque