Rien qu'en Europe, nombre de pays ont, bien malgré eux, collectionné les envahisseurs. Exemple extrême, les écoliers présentement belges en savent quelque chose, qui ont dû étudier 600 ans d'histoire sous dominations bourguignonne, autrichienne, française, espagnole, hollandaise et allemande.
L'Ukraine a également subi quelques voisins encombrants, polonais, autrichiens et surtout russes (Cf, par exemple, cette brève Histoire de l'Ukraine). Depuis quelques années, ce pays fait à nouveau l'objet de combats violents qui choquent d'autant plus les observateurs extérieurs qu'ils opposent deux nations cousines à plus d'un titre.
Face à un tel drame, chacun réagit à sa manière et selon ses moyens. Le courrier des lecteurs de physinfo ayant exprimé l'attente d'un soutien aux musiciens ukrainiens, voyons ce qui peut objectivement être dit. Le sujet est délicat à traiter, non qu'il soit difficile d'identifier le camp des aggresseurs sur le terrain, mais simplement que, dans le domaine musical, la dette séculaire de l'Ukraine envers la Russie est réelle.
Les musiciens les plus célèbres nés sur le sol ukrainien sont principalement des interprètes; la liste suivante en témoigne, volontairement limitée aux artistes entrés dans la légende du 20ème siècle :
Ces artistes ont souvent été initiés dans des Conservatoires locaux, principalement ceux de Kyiv (Kiev) et d'Odessa, puis ils sont partis se perfectionner à Moscou (Conservatoire Tchaïkovski ) ou à Saint-Pétersbourg (Conservatoire Rimski-Korsakov). Les succès qu'ils ont ensuite remportés dans le monde entier, ils les ont certes dûs à leur talent personnel mais tout autant à l'excellence de la formation musicale reçue en URSS.
L'affaire est nettement moins claire en composition or c'est le sujet qui va nous occuper. Le compositeur le plus célèbre d'origine ukrainienne est Sergueï Prokofiev (1891-1953). Lorsque sa mère, elle-même pianiste, a découvert ses dons, elle l'a emmené prendre des leçons chez Reinhold Glière, à Moscou. Il a ensuite parachevé ses études à Saint-Pétersbourg, y faisant sensation en remportant le Prix Anton Rubinstein (à 22 ans !) avec son explosif Concerto n°1 pour piano. Cinq ans plus tard, en 1918, il a fui la révolution bolchévique pour ne revenir en URSS qu'en 1933, sans y (re)trouver l'estime officielle qu'il espérait et méritait. Au bilan, dans l'inconscient collectif de la plupart des mélomanes, Prokofiev passe invariablement pour un compositeur russe.
On commence par rappeller que la musique savante spécifiquement russe n'a pris son essor que tardivement, dans la deuxième moitié du 19ème siècle (Cf L'(ex) URSS). Avant cela, la musique que l'on entendait à la Cour des Tsars était assurée par des artistes venus de l'étranger, d'Autriche et surtout d'Italie. Si Domenico Cimarosa (1749-1801) n'a séjourné qu'un an à Saint Pétersbourg, Vincenzo Manfredini (1737-1799) y a vécu de 1762 à 1769, d'abord au service de Pierre III (1728-1762) puis à celui de sa veuve complotiste, Catherine II (dite) "La Grande" (1729-1796). Il y a contribué à l'essor de l'opéra à l'italienne (Carlo Magno) avant d'être supplanté dans ses fonctions par son compatriote, Baldassare Galuppi (1706-1785), et rétrogradé comme simple Maître de Ballet.
C'est en cherchant à moderniser et européaniser la vie culturelle russe que Catherine II a eu l'idée d'inviter Galuppi à occuper, à son tour, le poste de Maître de Chapelle. Sa mission était double : 1) initier les chanteurs et compositeurs russes au style italien et 2) élever le niveau des œuvres sacrées (slavones) destinées au service de la chapelle impériale (Plotiyu usnuv, un style qui rétrospectivement convenait peu à son tempérament latin). Le séjour de Galuppi à Saint-Pétersbourg a duré 4 ans, de 1765 à 1768, après quoi il est rentré en Italie.
Note. Galuppi était un excellent musicien, apprécié par Mozart, père & fils. On raconte qu'à Venise, où il a séjourné à la fin de sa vie, il était plus célèbre que Vivaldi. Ma foi, quand on prend la peine d'écouter ses oeuvres disponibles à l'écoute (de plus en plus nombreuses), on découvre une musique constamment inventive dans tous les genres abordés (Motets, Messe pour la rédemption des esclaves (!), Gloria en ut majeur, Sonates pour clavier, Concerto en ut mineur pour clavecin, Opéra L'Olimpiade).
Galuppi a formé deux élèves considérés aujourd'hui comme les fondateurs de l'école ukrainienne : Maksym Berezovsky (1745-1777) et Dmytro Bortniansky (1751-1825). Sur injonction de l'Impératrice, l'un et l'autre ont fait le voyage en l'Italie en compagnie de leur Maître de musique.
Berezovsky est connu, en particulier, comme l'auteur de la première Symphonie "made in Russia". C'est lors de son séjour à Bologne qu'il s'est familiarisé avec l'art de l'opéra dont la Cour impériale était friande (Outre la Symphonie, la référence ci-avant propose quelques extraits de son opéra "Il Demofonte"). Il s'est également illustré dans le chant choral sacré comme en témoigne ce superbe enregistrement consacré à des Liturgies slavones.
Dmytro Bortniansky (1751-1825), Directeur à son tour de la chapelle impériale, s'est surtout illustré dans le domaine de la musique chorale orthodoxe. Ses beaux Concertos pour choeurs ont initié un genre qui s'est imposé durablement jusqu'aux débuts du 20ème siècle, en Russie comme en Ukraine (Tchaïkowski, Rachmaninov (Les Vêpres), Chesnokov, Kastalsky, et encore tardivement chez Schnittke et Sviridov, ...).
De même, Artemy Vedel (1767-1808) a cultivé deux approches du culte slavon, l'une introspective (Austère Psaume 86) et l'autre jubilatoire (Concerto pour choeur n°9). Tombée en disgrâce (un air connu en Russie !), son oeuvre a été frappée d'une interdiction dont elle peine à se rétablir malgré les tentatives récentes.
Comme tant d'autres (proto)nations européennes, à partir de 1850, l'Ukraine a cherché les racines de son identité musicale. Elle les a trouvées grâce aux travaux de l'ethnomusicologue Mykola Lyssenko (1842-1912), l'équivalent ukrainien (tardif) de Mikhael Glinka (1804-1857) en Russie. Lyssenko a étudié les spécificités modales, mélodiques et rythmiques de la musique populaire ukrainiene et il a contribué à les intégrer à une tradition savante. Il a composé de belles oeuvres pour piano (son instrument de prédilection) mais également des opéras, hélas peu enregistrés, du moins intégralement (Ouverture de Taras Bulba). Tchaïkowski appréciait cette oeuvre et il était prêt à la faire monter à Moscou sous réserve que le livret soit traduit en russe mais Lyssenko a refusé, ce qui a compliqué la suite de sa carrière. Je vous ai quand même trouvé de quoi apprécier son talent mélodique dans ce magnifique recueil de Lied, superbement chantés par Pavlo Hunka (Retrouvez cette belle voix de Basse-Baryton dans quantité d'autres mélodies rassemblées ici). L'opéra national de Kharkiv porte son nom.
C'est ensuite que l'inventaire se complique : un grand nombre musiciens ont marché dans les pas de Lissenko mais un tri s'avère nécessaire, d'autant plus ardu que les Ukrainiens ont négligé de tenter une échelle des valeurs.
La chaîne audio Ukrainian Music Channel, créée en 2022 et en progression constante, est le fruit d'une initiative privée dont l'ambition est de rassembler, hélas en vrac, un maximum d'oeuvres disponibles à l'écoute. L'initiative est louable sauf qu'elle mélange sans distinction les oeuvres importantes et celles qui, à première écoute, apparaissent comme secondaires. Il manque clairement un guide d'écoute sans lequel le travail personnel de tout amateur curieux s'apparente à un casse-tête chronophage. Vous pouvez témoigner votre intérêt, votre sympathie ou votre soutien, à cette initiative valeureuse en vous abonnant gratuitement; vous ne serez pas nombreux (135 fidèles seulement à ce jour et encore, je suis le 135ème !).
L'inventaire (sommaire) suivant est classé par genres et j'ai marqué d'un astérisque les compositeurs qui ont davantage retenu mon attention, du moins dans l'instant de leur découverte :
Note. C'est le moment d'évoquer Mykola Leontovych (1877-1921), qui appartient pour l'éternité au cercle pas si restreint des musiciens passés à la postérite par la grâce d'une oeuvre(tte) (Shchedryk) propulsée au rang de "tube international" (en l'occurence de Noël, ce qu'il n'était pas au départ) : cela a donné Carol of the Bells, maintes fois adapté, ici pour le piano.
Aucune des oeuvres citées ne peut rivaliser avec ce qui s'est composé de mieux en Russie à la même époque. C'est ensuite que la musique ukrainenne a pris de l'altitude.
Deux musiciens qu'une génération a séparés, Borys Lyatoshynsky (1895-1968) et Valentyn Sylvestrov (1937- ), sont généralement considérés comme les figures dominantes de la musique moderne ukrainienne.
- Lyatoshynsky a été le premier à maîtriser les genres majeurs de la tradition savante, les musiques symphoniques et de chambre. Sa carrière a été brillante, y compris en URSS, et il a d'ailleurs enseigné aussi bien à Moscou qu'à Kiev.
Ses 5 symphonies (n°1, n°2, n°3, n°4, n°5) et son Concerto pour piano se sont imposés au répertoire (ukrainien), développant un langage expressif, parfois sombrement dramatique. En musique de chambre, les Quatuors (n°2, n°3), les beaux Trios à clavier (n°1 et n°2) et le Quintette opus 42 valent un sérieux détour. À plusieurs reprises, ses œuvres ont été critiquées voire interdites par les autorités soviétiques pour causes bien connues de "pessimisme et/ou de formalisme". Comme tous ses collègues malmenés par le "Bureau central des répression", il s'est tiré d'affaire en publiant des oeuvres plus légères (Suite sur des thèmes populaires ukrainiens, que vous identifierez peut-être au passage).
- De nos jours, c'est Valenteyn Silvestrov (1937- ) qui tient la vedette avec une (méta)musique intemporelle qui a déjà fait l'objet d'une chronique sur ce site. Voici quelques rappels sonores qui - si ce n'est déjà fait - doivent vous inciter à approfondir son oeuvre complète :
Entre ces deux génies, c'est toute une génération de compositeurs moins connus qui ont pourtant brillé d'un éclat incontestable :
- Vasyl Barvinsky (1888-1963), pianiste, chef d'orchestre, musicologue et même homme politique, n'a pas composé énormément mais ses oeuvres, ancrées dans la tradition populaire ukrainienne, sont de qualité. Sa musique de chambre propose, en particulier, des pièces bien inspirées (Sextuor à clavier, Trio à clavier, Quintette à clavier). Ne négligez pas sa Sonate pour clavier (d'autres oeuvres pour piano ici), son Concerto pour piano et ses Mélodies, à nouveau brillammant défendues par Pavlo Hunka.
- J'appécie également la musique de chambre de Dmytro Klebanov (1907-1987), en particulier ses Quatuor à cordes (n°5 et n°6. Si vous êtes attentif vous reconnaîtrez que le Quatuor n°4 propose une suite de variations sur un thème du Shchedryk de Leontovych, cf la note ci-dessus). Quand on creuse, on trouve d'autres oeuvres intéressantes, de musique de chambre (Trio à clavier n°2) ou symphonique (Concerto pour alto).
- J'attire votre attention sur l'oeuvre globale de Yevhen Stankovych (1942- ). J'aime me perdre dans l'anthologie de ses oeuvres, il y en a pour tous les goûts, y compris les plus exigeants (Triptyque atonal). C'est une belle découverte en dehors des sentiers battus ukrainiens : Liturgie de St Chrysostome (plages 28 à 43), Symphonie de chambre n°3, Quatuor n°1, Black Elegy, The Night before Christmas. Ne manquez pas le 3ème mouvement de la Symphonie de chambre n°7, une surprise vous y attend, qui démontre qu'il n'y a effectivement plus de saison !
- D'autres pistes méritent d'être explorées, en compagnie de : Ivan Karabits (1945-2002, Concertino de chambre), Viktor Kaminskyi (1953- , Leopolis Concerto grosso, Reflexion nach Beethoven), Oleksandr Shchetynsky (1960- Requiem qui regarde furtivement du côté d'Arvö Pärt), ... .
Enfin, Victoria Polevá (1962- ) est une musicienne attachante dont l'oeuvre hésite fréquemment entre l'atmosphère raréfiée respirée chez Silvestrov et le mysticisme planant d'Arvö Pärt (Symphonie de chambre, Rêves d'une vie simple, Psaume 50, Symphonies n°3 & 4, Quintette à clavier, No Man is an Island, Lacrimosa pour violon & Orchestre). Ce n'est sans doute pas un hasard si l'inlassable violoniste-découvreur, Gidon Kremer, a incorporé Warm Wind à son répertoire.
Au moment d'entrer dans l'année 2026, une chronique consacrée à l'Ukraine ne peut passer pour anodine. Chacun pense au conflit armé qui oppose ce pays à la Russie et "prie" sans illusion pour qu'il cesse rapidement. Tous les conflits majeurs qui ont dévasté l'Europe depuis plus d'un siècle ont débouché sur une paix honorable pour toutes les parties et le conflit ukrainien ne peut pas connaître une issue différente : l'Ukraine devra vivre et la Russie devra retrouver sa dignité perdue ainsi que sa place dans le concert européen, il n'y a pas d'autre issue raisonnable.
Les compositeurs ukrainiens n'ont actuellement pas voix au chapitre car la musique n'est pas la priorité du plus grand nombre. Parmi les musiciens en vue, Silvestrov s'est réfugié à Berlin et Polevá en Suisse; seul Stankovych est resté en poste à Kiev. Espérons qu'ils recomposeront un jour, en temps de paix, sans renier à tous prix les bénéfices qu'ils ont tirés - eux ou leurs aînés pas si lointains - des leçons de musique apprises en Russie au cours du siècle qui a précédé. De Stravinsky à Schnittke, la musique russe a dominé les trois quarts du 20ème siècle et si pour l'Ukraine, cela a représenté un héritage intimidant, cela a aussi été une source précieuse d'apprentissage et d'échanges.
Sermonner les dirigeants russes au motif qu'ils ont tort ne mène(ra) à rien : de tous temps ils ont asservi leur peuple et si celui-ci a un peu de mémoire, il se souviendra qu'il a plongé encore plus bas lorsqu'il s'est révolté, en 1917. Pour le peuple russe, rien n'a jamais été différent : il a enfanté des artistes immenses, en musique particulièrement, mais aussi des dirigeants indignes et on n'a pas fini de l'entendre se lamenter sur son sort comme l'a fait l'Innocent, à l'extrême fin du Boris Godounov de Modeste Moussorgski (1839-1881) (Version Melik-Pashayev, Bolchoï, 1962) :
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"Coulez, coulez, larmes amères !
Pleure, pleure, âme orthodoxe.
...
Malheur, malheur à la Russie !
Pleure, pleure, peuple russe, peuple affamé !"