Tour du monde

Grèce

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Aristarque de Samos (310-230 av. J-C), le génial astronome, doit se retourner dans sa tombe : la Grèce va mal. Certes, ce n'est pas nouveau, Offenbach et Halévy s'inquiétaient déjà, dans La Belle Hélène, que les Dieux de l'Olympe descendaient un peu trop facilement de leur piédestal. Mais aujourd'hui, c'est pire car les finances sont au plus bas et Hellás (Ἑλλάς) rime de plus en plus avec Hélas !

Où donc est passée la patrie de nos (re)pères spirituels, Euclide le géomètre et Pythagore l'arithméticien ? Ce dernier nous est particulièrement cher qui, le premier, divisa la corde en segments de longueurs commensurables afin qu'ils vibrent en consonance. Il nous en est longtemps resté la gamme pythagoricienne, en fait jusqu'à ce que la gamme chromatique prenne le relais sous le règne de J-S Bach.

Des archéo-musicologues ont tenté de faire revivre l'univers sonore de cette Grèce vieille de plus de 2000 ans. On dispose actuellement d'une centaine de (lambeaux de) partitions sur des supports divers (papyrus, gravures sur pierre ou retranscriptions tardives). Le texte chanté y est ponctué de symboles destinés à rythmer la hauteur des sons. L'interprétation de ce système rudimentaire de notation musicale nous est heureusement rendu possible par l'existence de tables de conversion éditées par Alypius de Thagaste (vers 360-430).

Hymne d'Apollon (Delphes)
Hymne d'Apollon (Delphes)
  • Le chypriote Michalis Georgiou s'est investi dans la facture d'instruments antiques, pourvoyant son ensemble Terpandros. Le site mentionné vous permet de voir, éventuellement d'entendre, lyre, cithare, aulos, crotales, ... .
  • La française Annie Bélis, fondatrice de l'Ensemble Kérylos, s'est spécialisée dans l'édition et la restitution sonore des documents exhumés. Elle vous propose, en particulier, deux Hymnes à Apollon particulièrement développés, pour chœur d’hommes et instruments. Ils sont gravés dans le marbre du Trésor des Athéniens à Delphes (Hymne I).
  • L'espagnol Gregorio Paniagua, spécialiste incontesté de l'Espagne médiévale, avait publié bien avant tout le monde (en 1978) un enregistrement traitant du même sujet. Voici "sa" reconstruction du même Hymne I d'Apollon, à comparer avec celle qui précède.

La musique grecque antique (autant que l'astronomie d'Aristarque !) s'est éteinte avec la civilisation du même nom : la conquête romaine, les invasions barbares puis ultérieurement l'occupation ottomane ont achevé le travail de désintégration. Musicalement, la Grèce n'a plus vécu qu'attachée à la tradition religieuse orthodoxe, un gage de beautés immédiates (Somptueux Hymne des Chérubins) mais certainement pas de progrès musical (cf la chronique consacrée à la mise en musique de la messe). Prisonnière de l'occupation ottomane jusqu'à la proclamation d'indépendance de 1830, elle n'a connu ni la Renaissance musicale ni l'éveil des consciences nationales pourtant général en Europe à partir de 1850.

La musique savante ne s'est dès lors construite que tardivement. Demetrios Lialios (1869-1940), musicien trop peu connu, a étudié à Munich auprès de Ludwig Thuille : appréciez son beau Quatuor n°4. Manolis Kalomiris (1883-1962) est plus connu mais je suis nettement moins enthousiaste à l'écoute d'oeuvres que je trouve plutôt naïves (Symphonie n°1 (1920) et Symphonie n°3 (1955), notez l'absence d'évolution). Nikos Skalkottas (1904-1949) est le seul compositeur qui s'est fait un nom dans le concert européen moderne. Le label BIS s'est intéressé à son oeuvre et je vous engage à piocher dans le catalogue proposé, c'est gratuit. Soyez attentifs au fait que Skalkottas a partagé sa création entre la mouvance dodécaphonique (Concerto n°3, pour piano) et l'hommage à la tradition populaire des fameuses danses grecques (Ballets "Les Gnomes", La Mer); le contraste est frappant.

Il a fallu attendre 1931 pour que naisse, à Athènes, une association des compositeurs de musique ! On ne s'étonnera guère que la modernité musicale n'ait gagné la Grèce qu'à partir de la deuxième moitié du 20ème siècle. Elle n'est même pas restée au pays : la guerre contre l'Allemagne (mais dans un premier temps contre l'Italie !) puis la dictature des colonels (1967-1974) ont dispersé les forces intellectuelles hors des frontières, abandonnant la place à une indigence culturelle qui préfigurait la misère économique actuelle. Les musiciens qui ont brillé dans ce contexte difficile, l'ont fait pour la plupart en exil provisoire et/ou définitif :

  • Jani Christou
    Jani Christou

    Jani Christou (1926-1970) a d'emblée porté les espoirs de la musique grecque. Il est malheureusement décédé prématurément dans un accident de la route qui l'a empêché de mener à son terme le vaste projet d'un opéra basé sur l'Orestie d'Eschyle. Sa carrière avait commencé brillamment avec deux oeuvres datées de 1951, Phoenix Music et Symphonie n°1. La Symphonie n°2, pour choeur mixte & orchestre, et Six mélodies, d'après T. S. Eliot (1955), méritent également toute votre attention. Une troisième symphonie existe que je ne connais pas.

    La production ultérieure m'apparaît plus problématique mais vous jugerez : féru de métaphysique, Christou a tenté d'en intégrer la philosophie à sa musique, une entreprise vaguement fumeuse qui a occupé les dix dernières années de son existence. Il en est résulté un catalogue d'oeuvres intéressantes, Patterns and Permutations, pour orchestre (1960) ou Epicycle II (1969), qui existe dans plusieurs versions. Toccata, pour piano & orchestre (1962) est déjà moins convivial tandis que Tongues of Fire, The Persians, l'oratorio Mysterion ,The Strycnine Lady ou la série des Anaparastasis sont plutôt inaudibles.

  • Iannis Xenakis
    Iannis Xenakis
    Pavillon Philips (Bruxelles 1958)
    Pavillon Philips (Bruxelles 1958)

    Iannis Xenakis (1922-2001) s'est imposé sur la scène internationale autant par l'originalité de sa démarche compositionnelle que par le résultat du produit fini. Ingénieur de formation, tout comme son aîné, Edgard Varèse (1883-1965), avec qui il entretint des liens de parenté artistique, il s'est passionné avant tout le monde pour les possibilités d'écriture qu'offraient les techniques naissantes de l'informatique.

    Né en Roumanie, de parents grecs, c'est bien en Grèce qu'il a accompli ses études, de musique et d'architecture. Il a vécu douloureusement les années de guerre, a adhéré au parti communiste puis a prudemment quitté la Grèce pour la France, en 1947. L'accueil fut mélangé : l'architecte put gagner sa vie comme collaborateur d'abord lointain puis de plus en plus proche de Le Corbusier. Les visiteurs de l'Expo 58 de Bruxelles se souviennent peut-être de "son" pavillon Philips. Le musicien rencontra davantage de réticences, y compris de la part de son professeur Nadia Boulanger pourtant réputée large d'idées. Personne n'admit que ce qu'écrivait Xenakis était "encore" de la musique. Au bilan, seul Olivier Messiaen comprit qu'il ne fallait pas juger Xenakis à l'aune de ses pairs; il l'encouragea donc à faire ce qu'il faisait peut-être mieux que personne, incorporer les mathématiques numériques à la musique, à charge pour lui de démontrer la valeur du procédé.

    La traduction sonore d'algorithmes mathématiques permettait de fait des combinaisons inédites qui méritaient d'être testées. Métastasis et (superbe !) Shaar, pour orchestre, Eonta, pour piano, Anemoessa et Nekuia, pour choeur & orchestre, Pléiades, pour percussions, Morsima-Amorsima, pour quatuor à clavier, sont autant d'essais réussis, puisés dans une oeuvre immense. Faussement catalogué comme spécialiste de l'électro-acoustique (La Légende d'Eer), Xenakis a démontré qu'il maîtrisait les oeuvres pour grands ensembles : Jonchaies pour 109 instrumentistes ou Cendrées méritent votre attention. Allez-y par petites doses et ne vous découragez surtout pas !

    Note : Xenakis fut également le concepteur des Polytopes, spectacles de sons et lumières qui ont marqué leur époque (Montréal, Persépolis, Cluny, Diatope…). L'intention de l'auteur était de faire la synthèse improbable entre les deux disciplines où il excellait, l'architecture (l'art de l'espace) et la musique (l'art du temps). En géométrie algébrique, le polytope généralise aux espaces à plus de 3 dimensions les notions familières de polygones et de polyèdres : l'architecture usuelle ne s'exprimant qu'à 3 dimensions, l'appellation polyèdre aurait amplement suffi. Quant à espérer une traduction musicale, cela semble problématique ! Autant dire que le titre savant "Polytope" n'est plus qu'une fantaisie d'artiste rappelant ses racines grecques.

  • George Asperghis
    George Asperghis

    George Asperghis (1945- ), également installé en France, est l'élève le plus connu de Xenakis et tout aussi avide d'aventures sonores. Ses rapports à la voix décourageront plus d'un auditeur bien intentionné surtout lorsqu'ils accumulent les procédés caricaturaux au modernisme un peu éculé (Récitation 9, La Nuit en Tête, Avis de Tempête). Je préfère de loin les oeuvres instrumentales qui au moins ne versent dans aucune extravagance sonore (Les Secrets élémentaires, Champ-Contrechamp).

  • Míkis Theodorákis
    Míkis Theodorákis

    Míkis Theodorákis (1925- ) est assurément le musicien grec le plus connu mais pas forcément pour les meilleures raisons. Il s'est fait connaître par quelques musiques de films réussies d'où émergent Zorba le Grec, Z et Serpico. L'autre succès planétaire est le Canto General, sorte d'oratorio populaire à la gloire des convictions politiques gauchisantes de leurs auteurs, Pablo Neruda pour le livret et Theodorákis pour la musique (ce dernier a d'ailleurs été impliqué dans la vie politique grecque).

    Il existe cependant un autre pan de son oeuvre que des critiques musicaux dédaignent parce qu'ils la jugent racoleuse. La Symphonie n°3 émerge d'un ensemble qui en comprend 7 (Symphonie n°2) : majestueuse et inspirée elle devrait convaincre tous ceux qui cherche une musique de qualité ne se prenant pas la tête. Voici encore le Concerto et la Suite n°1 pour piano & orchestre et la très classique mais réussie Fantaisie en sol mineur, pour piano seul.

    La voix joue un rôle essentiel dans d'autres belles oeuvres de Theodorakis, un Requiem d'inspiration orthodoxe, composé en mémoire de son père, et une Ballade pour les victimes du camp de Mauthausen. L'opéra est également très présent avec 5 oeuvres au catalogue : sauf Kostas Karyotakis, qui évoque un poète moderne grec, tous mettent en scène une femme ayant marqué la tradition antique, qu'il s'agisse de la trilogie tragique Medea-Elektra-Antigone ou de la comédie Lysistrata, d'après Aristophane.

    Je ne suis pas responsable de la qualité interprétative parfois médiocre des extraits proposés : l'oeuvre de Theodorakis intéresse peu les grands ensembles internationaux et les nationaux font ce qu'ils peuvent. Cela pose un réel problème à cette musique qui, plus que n'importe quelle autre, aurait besoin d'interprètes irréprochables pour survivre.

Les amateurs de musique de films ne me pardonneraient pas d'ignorer quelques artistes, Stavros Xarhakos (1939- ), Eleni Karaindrou (1941- ) et Vangelis Papathanassíou (1943- ), doués pour la mélodie et/ou les combinaisons sonores convenant aux salles obscures. Le contenu de leur musique demeure cependant trop mince pour mériter une étude approfondie.

La diva assoluta

Leonora (Il Trovatore)
Leonora (Il Trovatore)
Violetta (La Traviata)
Violetta (La Traviata)

Une mezzo-soprano grecque a étonné le monde, aussi transcendante à la scène qu'exigeante en répétition : Sophie Cecilia Kalos (1923-1977), universellement connue sous le nom de scène de Maria Callas (On pourrait écrire un livre sur les modifications successives que son nom a connues, y compris dans ses états civils successifs, aux Etats-Unis, en Grèce, en Italie et enfin en France où elle s'est finalement posée). Callas a révolutionné l'interprétation musicale au 20ème siècle : bien mise en scène par Zeffirelli et Visconti elle ne s'est pas contentée de faire admirer ses moyens vocaux exceptionnels, elle s'est payée le luxe de les soumettre aux exigences de la tragédie. Chez Callas il fut des cris rauques qui valaient toutes les notes filées.

Elle n'a véritablement brûlé les planches que pendant une dizaine d'années fastes (1948-1958) payant au prix fort ses exigences insensées : alternant Wagner et Bellini à quelques jours d'intervalle, en début de carrière, pliant sa voix, sans effort apparent, aux exigences de soprano quand son registre naturel était celui de mezzo, perdant 30 kg en deux ans pour incarner à coup sûr Violetta, sa voix incomparable finit par se briser au moment où elle découvrit un amour largement impossible avec l'armateur Onassis. La femme remplaça la cantatrice au prix d'une métamorphose dont elle ne se remit jamais et nous non plus.

Voici quelques grands moments d'une carrière fabuleuse qui la montrent non seulement la mieux chantante mais aussi et peut-être surtout la mieux disante des grands rôles du répertoire :

  • Mexico (1950), Leonora dans Il Trovatore (Verdi)
  • Turin (1952), Macbeth dans Macbeth (Verdi)
  • Milan (1953), Medea dans Medea (Cherubini)
  • Berlin (1955), Lucia dans Lucia di Lammermoor (Bellini)
  • Lisbonne (1958), Violetta dans La Traviata (Verdi)

Après cette date, la voix a effectivement décliné : les enregistrements de studio gagnent en qualité sonore ce que la voix a perdu en pureté. Je garde pourtant une tendresse particulière pour ses trois airs de Dalila, extraits de l'opéra de Saint-Saëns et chantés lors de récitals parisiens tardifs (Mon coeur s'ouvre à ta voix, Printemps qui commence et surtout le merveilleux Amour viens aider ma faiblesse). On ne possède que très peu de documents vidéo témoignant de la prestance scénique de Callas pendant les années fastes. La Traviata de Lisbonne a pourtant été filmée et cela reste un document précieux.

Difficile après Callas de parler de Dimitri Mitropoulos, un excellent chef cependant, énergique et inspiré au service des très grandes oeuvres du répertoire : le voici conférant un souffle incontestable à la 3ème de Mahler.

La Grèce va mal en 2015 et elle ira encore plus mal en 2020 (ou en 2050 allez savoir !) quand on lui demandera de rembourser les capitaux empruntés au fond monétaire européen. Vous pouvez aider la Grèce de deux façons:

  • Indirectement (mais on ne vous demandera pas votre avis) en ne descendant pas dans la rue le jour où vous apprendrez qu'on annule les intérêts de sa dette, ce qui ne serait que justice solidaire, mais encore (une partie de) sa dette tout court, transformée en don.
  • Plus directement en lui consacrant vos vacances. D'ailleurs, sauf à rester chez vous ou visiter la Laponie, vous n'aurez bientôt plus guère le choix, après avoir exclu tous les pays à risque terroriste. Après tout, ce serait un pèlerinage aux sources de la démocratie (δῆμος & κράτος, revoyez à nouveau vos racines, la Grèce n'exporte pas que des olives !).