Faits divers

Le Prix Pulitzer de Musique

Joseph Pulitzer (1847-1917), un américain d'origine hongroise, est essentiellement connu pour avoir "inventé" le journalisme d'investigation et subsidiairement pour avoir instauré une collection de Prix qui portent son nom, en particulier celui réservé à la composition musicale américaine.

Joseph Pulitzer
Joseph Pulitzer

Joseph n'avait que 11 ans lorsque son père est décédé plongeant la famille dans la précarité. A 17 ans, il a tenté sa chance aux USA, au sein d'un régiment de cavalerie en pleine Guerre de Sécession. Il y est resté 8 mois après quoi il a rebondi en tous sens : narrateur remarqué de sa jeune trajectoire dans un journal local, étudiant en Droit après journée et bientôt avocat en cabinet, journaliste au Westliche Post, membre (à 23 ans !) de la législature républicaine (Etat du Missouri) et bientôt en mesure (à 36 ans !) de racheter le New York World, un journal qu'il a revitalisé en inventant les concepts toujours d'actualité de presse à sensation puis d'investigation.

En 1904, il a instauré un ensemble de Prix dont il a fixé les règles par testament. Le principe était de couronner chaque année une contribution récente et significative dans les domaines du journalisme et de la littérature, au sens large (roman, théâtre, histoire, biographie, ... ).

Le lauréat devait initialement être américain (natif ou naturalisé) mais à partir de 2025, il pourra être simple résident installé de longue date. Le Comité organisateur a le pouvoir de modifier certaines règles en fonction de l'évolution de la société. C'est ainsi qu'au cours des décennies, des prix additionnels ont vu le jour dans des domaines journalistiques de plus en plus exotiques (cartoons, vidéos, ..., vous trouverez la liste détaillée sur le site officiel de la Fondation Pulitzer). Le prix a démarré à la mort de son promoteur, en 1917, et il demeure d'actualité.

Le cas du Prix de Musique est particulier : il n'était pas prévu initialement, étant suppléé par une bourse de perfectionnement accordée à un compositeur prometteur. Pendant des décennies, ils ont été nombreux à fréquenter les cours de Nadia Boulanger (1887-1979), à Harvard où elle était régulièrement invitée ou à Paris, au Conservatioire américain de Fontainebleau (Aaron Copland, Walter Piston, Georges Gershwin, Leonard Bernstein, Philip Glass, Quincy Jones, Elliott Carter, ...).

Le principe de cette bourse a cependant fini par poser problème à la communauté musicale américaine de plus en plus désireuse de s'affranchir du modèle européen. Dans une chronique antérieure (Cf Musique américaine), vous trouverez les étapes de cette quête d'indépendance au service d'une musique (authentiquement) américaine. C'est donc pour mettre un terme à cette pratique qu'en 1943, le Comité organisateur a converti la bourse prévue initialement en un prix ordinaire soumis aux règles en cours dans les domaines littéraires, en particulier celle qui ne prend en considération que les oeuvres (créées et/ou enregistrées) l'année précédant l'attribution du prix.

Palmares ...

Le Palmares tenu à jour est disponible sur le site officiel de l'organisation. Vous y trouverez, année après année, le nom du lauréat et même, à partir de 1980, la mention des finalistes malheureux. Les membres du jury sont également mentionnés de même que, plus anecdotique, le montant variable et parfois dérisoire du prix, de 500 à 15000 $.

Par définition, le "Pulitzer" couronne une oeuvre contemporaine. Quand on connaît les péripéties vécues par la création musicale postérieure à 1945, on est légitimement curieux d'entendre comment le jury Pulitzer s'est tiré d'affaire. A vrai dire, celui-ci a suivi - en aucun cas dicté - l'évolution du discours musical américain, épousant successivement les courants à la mode, le classicisme européen des années 1920 puis l'intellectualisme atonal des années 1950, snobbant le minimalisme (pourtant très américain) des années 1970 mais adoubant le retour à une nouvelle complexité des années 1980 avant de céder inexplicablement à la démagogie wokiste des années 2020.

Le classicisme européen

Les deux premières décennies (1943-1963) ont été représentatives d'une mise à niveau de la musique américaine jusqu'alors fort en retard sur les standards européens (Charles Ives excepté et encore l'oeuvre retenue - cf ci-après - est loin d'être sa plus audacieuse). Il suffit d'écouter les premières oeuvres couronnées pour se rendre compte que la musique "classique" américaine se tient encore prudemment à l'écart de toute forme de modernisme aventureux : 1943 William Schuman A Free Song, 1944 Howard Hanson  Symphony n°4, 1945 Aaron Copland Appalachian Spring, 1947 Charles Ives Symphony n°3 (Toutes les symphonies de Ives sont très antérieures à 1943 mais la 3ème a bénéficié de ce point du règlement que l'éligibilité d'une oeuvre dépend uniquement de sa date de création qui, de fait, a dû attendre 1946), 1948 Walter Piston Symphony n°3, 1956 Ernst Toch Symphony n°3, 1963 Samuel Barber Concerto pour piano n°1. Ces oeuvres ont été choisies parmi les plus significatives mais rien ne vous empêche de poursuivre l'investigation des années sautées.

Le virus de l'atonalité

Soucieux de rattraper leur retard en matière de modernisme, les compositeurs américains se sont mis à l'écoute de ce qui se composait de plus pointu sur le vieux continent. On rappelle qu'en Europe, Arnold Schönberg (Et n'oublions pas Mathias Hauer !) a préconisé (et expérimenté) l'abandon des règles de la tonalité majeure/mineure jugée inutilement contraignante et que, dans la foulée, un grand nombre de compositeurs se sont engouffrés dans la brêche (Benjamin Frankel, Fartein Valen, ...) ... avant d'éventuellement faire demi-tour (Rautavaara, Penderecki, Pärt, Schnittke, ...).

Vers 1966, le jury Pulitzer a épousé avec retard sur le nouveau dogme comme si le cordon devait demeurer solide avec la Vieille Europe : 1966 Leslie Bassett Variations for orchestra (Un chef-d'oeuvre exigeant à connaître absolument !), 1967 Leon Kirchner Quatuor n°3 (idem), 1970 Charles Wuorinen Time's Encomium (Loin d'être sa meilleure oeuvre, de plus fortement déconseillée aux oreilles sensibles !), bof 1972 Jacob Druckmann Windows, 1973 Elliott Carter Quatuor n°3 (Un style un brin daté), bof 1974 Donald Martino Notturno, 1976 Ned Rorem Air Music, 1979 Joseph Schwanter Aftertones of Infinity, 1982 Roger Sessions Concerto for orchestra. De toute évidence, le jury tardait à récompenser une musique authentiquement américaine, en cause un jury majoritairement formé à l'école européenne. Ici aussi j'ai fait un tri nécessaire.

Impasse sur le minimalisme

Une belle occasion s'est pourtant présentée à lui lors de l'éclosion du mouvement minimaliste initié par Terry Riley et incarné avec brio par Philip Glass mais il l'a manquée. Ce mouvement a en effet été snobbé par les milieux académiques d'où aucun de ses représentants n'a figuré au palmares du Pulitzer. Il est tout à fait étrange que ce courant authentiquement américain ait été occulté par le jury alors que pour la première fois l'Europe était à la traîne ! C'est tout un pan de la musique américaine qui a délibérément été occulté le temps qu''une nouvelle génération tente un retour à davantage de complexité mais débarrassé de ses excès.

Entre nouvelles simplicité & complexité

En 1983, le jury Pulitzer a fort opportunément honoré la contribution d'une compositrice (enfin !) ayant opéré un retour aux fondamentaux musicaux : 1983 Ellen Taaffe Zwilich Symphonie n°1. Heureux de renouer avec un langage aisément intelligible, nombre de musiciens se sont engouffrés dans la brêche ouverte, permettant jury de connaître sa période la mieux inspirée : 1985 Stephen Albert Symphonie n°1, "RiverRun", 1986 George Perle Quntette à vents n°4, 1987 John Harbison The Flight into Egypt, 1988 William Bolcom 12 new Etudes for piano, 1989 Roger Reynolds Whispers out of Time, 1993 Christopher Rouse Concerto pour trombone, et surtout, à partir de 1994, Gunther Schuller Of Reminiscences and Reflections, 1995 Morton Gould String Music (n° 4 à 8), 1998 Aaron Jay Kernis Quatuor n°2 (n°5 à 7, enregistrement du Quatuor Jasper dans un cycle mettant en rapport des oeuvres de Beethoven et Kernis, un projet décapant !).

Ont suivi un mélange d'oeuvres marquantes et d'autres nettement de circonstances dont on retiendra : 2000 Lewis Spratlan Life is a Dream, 2001 John Corigliano Symphony n°2, 2003 John Adams Symphony On the Transmigration of Souls, 2004 Paul Moravec Tempest Fantasy (n°1 à 5), 2005 Steven Stucky Concerto pour orchestre n°2, 2006 Yehudi Wyner Concerto Chiavi in Mano, 2008 David Lang The little Match Girl Passion, 2009 Steve Reich Double Sextet, 2010 Jennifer Higdon Concerto pour violon, 2012 Kevin Puts Silent Night, 2013 Caroline Shaw Partita for 8 voices.

Repentance et tyrannie des réseaux

Ensuite les choses se sont gâtées. La société américaine a de tous temps été le théâtre de luttes sociétales dont les plus légitimes ont été liées à la reconnaissance de plein droit des communautés principalement indienne, afro-américaine et hispanique. Ce sujet n'aurait pas lieu d'être commenté ici si ce n'est que des mouvements ont pris naissance incriminant la musique savante au motif qu'elle serait l'un des emblèmes du mal dénoncé, ayant été composée et interprétée par des générations de musiciens européens blancs (Cf à ce sujet Black (classical) music matters). La presse écrite s'en est mêlée, pressée de relayer ces courants de pensée et le projet Pulitzer s'en est inévitablement fait porteur, semant sans même sans rendre compte les graines d'une véritable contre-culture.

Les musiciens noirs se sont plaints que "leur" musique - essentiellement le jazz - était largement absente du palmares Pulitzer alors qu'elle répondait pourtant clairement à l'exigence d'une musique authentiquement américaine. Plus exactement, le Prix ne lui a été attribué qu'à trois reprises, en 1997 Wynton Marsalis Blood on the Fields, en 2007 Ornette Coleman  Sound Grammar et en 2016 Henry Threadgill "In for a Penny, in for a Pound" (indisponible). Repentant, le jury a voulu s'amender en décernant une mention posthume à Scott Joplin, George Gershwin et Thelemonius Monk et une autre, rétrospective pour l'ensemble de son oeuvre, à Duke Ellington. Celui-ci n'a cependant guère apprécié cette mention de rattrapage. Précisons encore qu'en 1996,  George Walker a été le premier compositeur afro-américain à remporter le Prix, pour son œuvre  Lilacs tandis que Zhou Long, d'origine chinoise, l'a remporté en 2011 grâce à son improbable Madame White Snake, enfin Shulamit Ran, d'origine israélienne  Shulamit a couru en 1991.

D'autres doléances ont suivi, concernant la sous-représentation des compositrices au palmarès et l'absence de reconnaissance des musiques alternatives. Mis sous pression, 2004, le comité organisateur a modifié le règlement du Concours en proclamant que la musique issue de la tradition classique européenne cessait d'être la référence incontournable et le jury a embrayé, passant sans nuance d'un extrême à l'autre :

- Après Ellen Taaffe Zwilich (pour rappel en 1983), neuf femmes ont reçu le prix parmi lesquelles six ont été couronnées au cours des 10 dernières années : 1991 Shulamit Ran Symphony (aucun enregistrement trouvé), 1999 Melinda Wagner Concerto pour flûte, cordes & percussions, 2010 Jennifer Higdon Concerto pour violon "1726", 2013 Caroline Shaw Partita for 8 voices, 2015 Julia Wolfe Anthracite Fields (Un plagiat manifeste du début du chef-d'oeuvre de Glass Einstein on the Beach, jamais primé !), 2017 Du Yun Angel's Bone, 2019 Ellen Reid (Original planant Prism), 2021 Tania Léon Stride et 2023 Rhiannon Giddens  Omar.

- Les musiques alternatives ont également été prises en considération si la comédie musicale n'a pas été couronnée, pas plus que la musique de film, le mouvement New Age a eu plus de chance avec 2014 John Luther Adams Become Ocean, 2015 Julia Wolfe Anthracite Fields), et 2019 Ellen Reid (Original planant Prism, une des rares partitions qui tirent leur épingle du jeu) , 2016 Henry Threadgill In for a Penny, In for a Pound, 2018 Kendrick Lamar Damn (Un "Rap" qui commence plutôt bien pour finir par se perdre dans les méandres !).

On note la présence de plus en plus insistante d'opéras inconsommables tel 2020 The Central Park Five 2020, by Anthony Davis, clairement le Pulitzer s'égare de plus en plus.

... et Controverses

Si un prix Pulitzer demeure une distinction appréciée des acteurs du monde de la presse et des arts littéraires, il n'en va guère de même du prix de musique qui a progressivement perdu l'estime des musiciens professionnels y compris de ceux qui l'ont ... reçu ! Dans une interview accordée au New York Times (9 avril 2003), John Adams (Lauréat en 2003) a confirmé son étonnement d'avoir reçu le Prix quand tant d'autres valeureux collègues ne l'ont pas reçu. Il a précisé ne pas s'en être réjoui, citons-le en traduction libre : "Parmi les musiciens que je connais, le Pulitzer a perdu au fil des années une grande partie du prestige qu'il porte encore dans d'autres domaines comme la littérature et le journalisme. Quiconque parcourt la liste des lauréats ne peut s'empêcher de remarquer que manquent la plupart des musiciens les plus créatifs du pays, non-conformistes (John Cage, Morton Feldman, Harry Partch ou Conlon Nancarrow) ou compositeurs-interprètes'' (Philip Glass, Terry Riley, Laurie Anderson, Meredith Monk ou Thelonious Monk), sans parler des meilleurs compositeurs de jazz. Au contraire, le palmares privilégie avec insistance des compositeurs nettement académiques". J'ajouterai qu'on pourrait allonger la liste des évincés, Roy Harris, Henry Cowell, Benjamin Lees, Vincent Persichetti, Irving Fine, Harold Shapiro, Lukas Foss, George Rochberg, Joseph Schwanter, George Tsontakis , ..., tous artistes que vous retrouverez en consultant la chronique Musiques aux USA

Adams n'est pas seul de son avis : John Harbison (Lauréat en 1987), Lewis Spratlan (Lauréat 2000) et Charles Wuorinen (Lauréat 1970) ont été aussi virulents, regrettant un palmarès de plus en plus médiocre à la limite offensant pour la culture US.

Note. En fait, ce prix de musique s'est heurté à un certain nombre d'obstacles communs à toutes les entreprises du genre. Quelques exemples fameux ont déjà été abordés sur ce site tel le Prix de Rome. Relisez cette chronique et observez que les mêmes critiques ont été formulées par d'authentiques lauréats (Berlioz, Debussy, ...) à l'adresse d'un jury incorrigiblement conservateur.

A Bruxelles, on en sait également quelque chose : en 1953, le comité du Concours Reine Elisabeth (de Belgique) a mis les petits plats dans les grands pour porter sur les fonts baptismaux la première édition d'une épreuve de composition. Un jury prestigieux (Nadia Boulanger, Gian Francesco Malipiero, Frank Martin, Bohuslav Martinu, Andrzej Panufnik, Jean Absil, ..., rien que du beau monde) et un orchestre à disposition n'ont pourtant pas suffi pour assurer le succès de l'entreprise : elle n'a jamais renconté les faveurs du public et elle s'est éteinte après 5 sessions (1953, 57, 61, 65 et 69). Seul vestige encore bien audible, le 7ème Concerto pour violon de Grazyna Bacewicz (1909-1969) qui a remporté la palme en 1965.

L'épreuve a refait surface, destinée à fournir le concerto imposé des épreuves finales des concours de piano ou de violon. Réservée dans un premier temps aux compositeurs belges, le Concerto n°1 pour violon de Frédérik van Rossum (1980) et le Concerto n°4 pour piano de Frédéric Devreese (1983) demeurent mes meilleurs souvenirs, elle est actuellement ouverte à toutes les nationalités. Le succès (inter)national n'a pas suivi pour autant et, à ce jour (et à ma connaissance), seul The Tears of Ludovico (1999), du finlandais Uljas Pulkkis (1975- ) est entré au répertoire d'un grand interprète, en l'occurrence Marc-André Hamelin.

L'épreuve du genre la mieux notée (et dotée, actuellement 200 000 $) est The Gravemeyer Award for Music Composition, également commentée sur ce site. En 1995, la BBC avait mis sur pied une épreuve qui n'a pas davantage survécu à son ambition : le Masterprize for Composition connut quelques éditions avant de disparaître, sans doute victime de son succès (je parle des candidats, plusieurs centaines de partitions à départager !). Il a couronné 6 oeuvres à chaque édition et j'ai rassemblé quelques échantillons de valeur : Andrew March (1973) (Marine à travers les Arbres), Victoria Borisova-Ollas (1969- ) (Wings on the Wind), Pierre Jalbert (1967- ) (In Aeternum), Carter Pann (1967- ) (Slalom), Qichang Chen (1951- ) (Wu Xing) et Christopher Theofanidis (1967- ) (Rainbow Body).