Claude Debussy (1862-1918) et Olivier Messiaen (1908-1992) sont deux points de repères majeurs sur l'échelle de l'Histoire de la Musique française, au 20ème siècle. Entre les deux, émerge à coup sûr Maurice Ravel (1875-1937) qu'on n'a nul besoin de présenter tant il est apprécié par tous les publics. D'autres musiciens ont fait à peine moins bien, sans toutefois connaître une renommée comparable. J'ai déjà évoqué dans ces chroniques, Charles Koechlin (1867-1950), Florent Schmitt (1870-1958) et Jean Cras (1879-1932) et je poursuis avec Arthur Roussel (1869-1937) et Arthur Honegger (1892-1955), deux compositeurs apparentés à quelques titres.
De même que Debussy a dû sortir de l'ombre de Richard Wagner, Roussel et Honegger ont dû s'extraire de l'emprise Debussyste. Pour y parvenir, ils ont opéré un retour aux sources des formes classiques, héritées des grands Maîtres du passé (singulièrement Beethoven). L'exemple le plus caractéristique est assurément celui (du réveil) de la Symphonie, un genre nettement délaissé en France au début du 20ème siècle car trop connoté germanique. Roussel en a composé quatre et Honegger cinq et ensemble, elles ont enrichi un répertoire encore trop négligé.
Ce point commun n'est pas fortuit, il participe d'une affinité partagée pour une tradition d'essence germanique :
- Roussel est né dans le Nord de la France, à deux pas de la Belgique, carrefour des esthétiques française et allemande (Ses premières oeuvres doivent beaucoup à César Franck) et,
- Honegger, bien que né en France et y ayant passé l'essentiel de son temps, est issu d'une famille suisse-alémanique protestante au sein de laquelle on vénérait J-S Bach.
Tous deux ont produit une musique, en particulier symphonique, dynamique, architecturée et énergique, à mi-chemin entre les traditions française et germanique mais dans un langage du 20ème siècle.
Note. Il fut un temps où de grands chefs d'orchestre, Charles Munch, Ernest Ansermet, André Cluytens, Georges Prêtre, Jean Martinon, Igor Markevitch, Serge Koussevitzky, Hermann Scherchen, ..., programmaient les musiques symphoniques de Roussel et Honegger, tant en salles de concert qu'en studios d'enregistrements. C'était pourtant une époque où la concurrence était rude entre compositeurs voulant occuper le terrain de la modernité. Aujourd'hui, les temps ont changé et des enregistrements anciens constituent parfois le seul moyen d'entendre leur musique.
Les 4 Symphonies de Roussel (n°1 opus 7, n°2 opus 23, n°3 opus 42 et n°4 opus 53) ont connu des destins différents. Si la dynamique n°3 et l'incisive n°4, de fait les plus originales, ont conservé leur attrait auprès des chefs actuels grâce à une dynamique implacable (Lionel Bringuier, récemment promu chef résident de l'OPL, a programmé la 3ème à Liège en 2025), la davantage lyrique n°2 ne reparaît qu'occasionnellement à l'affiche et la naturaliste n°1, encore imprégnée d''impressionnisme, se fait encore plus rare. A noter que les n°2 et 3 sont nées d'une commande du Boston s o, alors dirigé par le grand chef, Serge Koussevitzky (1874-1951).
La Symphonie ne résume pas l'oeuvre orchestrale de Roussel. A une époque où le ballet symphonique était à la mode un peu partout en Europe, puisant volontiers son inspiration dans les mythes de l'Antiquité (Khamma de Debussy, Daphnis et Chloé de Ravel, Apollon musagète de Stravinsky, ...), Roussel a produit deux oeuvres particulièrement réussies, le célèbre Bacchus et Ariane (opus 43) et le moins connu mais admirable Aeneas (opus 54).
D'autres trésors sont à mentionner (et à écouter !) : Le Prélude symphonique Résurrection (opus 4, 1903), le Ballet Le Festin de l'Araignée (opus 17), le Poème symphonique Pour une Fête de Printemps (opus 22), la Suite en fa (opus 33), le Concerto pour (petit) Orchestre (opus 34), le Concerto pour piano (opus 36), la Sinfonietta opus 52 et le Concertino pour violoncelle (opus 57).
Pour entendre les Symphonies d'Honegger, n°1 (H 75), n°2 (H153), n°3 (H 186), n°4 (H191) et n°5 (H202), consultez cette "playlist" et commencez, par exemple, par le finale des n°3 & 4 (mais c'est, en fait, l'intégrale qui doit mobiliser votre attention). A noter que l'illustre Herbert von Karajan a enregistré les n°2 et 3, à la tête de "son" Berliner Philharmoniker, livrant une interprétation stupéfiante d'une musique qui ne l'est pas moins !
Trois Symphonies ont fait l'objet d'une commande dont l'une (la n°3) émanant à nouveau de Koussevitzky. La n°2 a résulté d'une commande du mécène Paul Sacher pour l'Orchestre de chambre de Bâle et la n°4 a été demandée par la même Ville de Bâle.
Aux symphonies, il convient d'ajouter deux Concertinos, l'un pour piano (H55) passablement démodé et l'autre (H 72) pour violoncelle, plus intéressant, en tout cas plus chaleureux.
Ces oeuvres orchestrales sont essentielles dans le catalogue d'Honegger, cependant dans l'inconscient mélomane collectif, elles sont souvent éclipsées par quelques Poèmes symphoniques remarquables d'efficacité : Pacific 2.3.1. (H 53), Pastorale d'été (H31) et Rugby (H 67). Le Démon de l'Himalaya (H93) me paraît cependant plus ambitieux de même que la Suite orchestrale d'après la scène lyrique Horace victorieux, une incursion aussi inattendue que réussie dans le domaine de l'atonalité.
Lorsqu'on compare l'étendue des catalogues des deux compositeurs, on ne peut manquer d'être frappé par l'étroitesse relative de celui de Roussel (Catalogue proposant à peine 75 opus significatifs; cf cette "playlist"). Ceci vaut une explication : jeune, Roussel se voyait volontiers Officier de Marine et c'est étonnamment à l'école navale de Brest qu'il a reçu ses premières leçons sérieuses de musique (en option !). L'appel du large l'a cependant emporté dans un premier temps car les voyages et les découvertes lointaines le fascinaient. Hélas pour lui (mais pas pour la Musique !), une santé fragile l'a contraint à démissionner au bout de quelques années seulement. La musique a dès lors repris ses droits mais ce revirement tardif l'a contraint à combler des lacunes dans l'étude des techniques de composition (essentiellement à la Schola Cantorum de Vincent d'Indy). Au bilan, Roussel apparaît comme l'exemple parfait du compositeur formé tardivement au point de signer son opus 1 à 30 ans passés. Pour ne rien arranger, sa santé chancelante l'a contraint à interrompre toute création vers l'âge e 60 ans. Exigeant quant à la perfection formelle de chacune des oeuvres qu'il publiait, il n'a dès lors guère eu le temps de compléter davantage que 75 oeuvres importantes.
Honegger n'a pas connu ces limitations et son catalogue propose plus de 200 oeuvres majeures.
Si Roussel et Honegger ont partagé à égalité le terrain de jeu symphonique, ils se sont diversifiés différemment. Roussel s'est beaucoup consacré à la musique de chambre et peu à la musique vocale, tandis qu'Honegger a plutôt fait l'inverse, réservant une bonne part de son inspiration à l'Oratorio profane ou sacré, un domaine où il n'était pas simple de faire preuve de modernité.
Comme annoncé, les incursions significatives de Roussel dans le domaine vocal ont été rares, essentiellement limitées à l'Opéra-ballet Padmâvatî (opus 18), une oeuvre inspirée par ses voyages en lointain Orient. Si dans cette oeuvre le traitement réservé à la voix ne vous enthousiasme pas (je peux comprendre), je vous suggère la Suite orchestrale que l'auteur en a tirée (n° 13 à 17).
La musique de chambre de Roussel a fait l'objet d'une belle intégrale parue chez Brillant. N'hésitez pas à en parcourir les plages (elles sont listées dans l'ordre de lecture en tête des commentaires) : elle commence de la meilleure façon par l'admirable et encore très franckiste Trio à clavier (opus 2). Ensuite, vous poursuivrez (dans le désordre), en compagnie des Sonates n°1 (opus 11) et n°2 (opus 28) pour violon & piano, de la Sérénade (opus 30) pour flûte, trio à cordes et harpe, du Trio (opus 40) pour flûte, alto & violoncelle, du Quatuor en ré majeur (opus 45), du Trio à cordes (opus 58) et de la ravissante Musique d'Elpenor (opus 59). Ah j'allais oublier le pétulant Divertissement pour quintette à vents et piano (opus 6) qui explore, avec vingt ans d'avance, le style très français de la fantaisie rythmique, telle qu'on la retrouvera pratiquée par le Groupe des Six, en particulier par Francis Poulenc (1899-1963, Sextuor pour vents & piano).
Note. Cet album est une franche réussite et, pour l'anecdote, je ne résiste pas à rapporter, en traduction, quelques souvenirs de l'ingénieur du son responsable de ce projet 100% hollandais (!) : "C'était un travail colossal vu la quantité de matériel à enregistrer pendant la durée de la location de l'église à Amsterdam. Il a fallu aussi prévoir des configurations de microphones différentes pour chaque ensemble. Mais quel plaisir de travailler avec ces merveilleux musiciens sur une musique aussi sublime ! Je me souviens que nous avons connu des problèmes de bruit extérieur : un organiste de rue avait installé son instrument devant l'église et nous avons dû le payer pour qu'il s'en aille. Mais peu après, un autre est arrivé et j'ai craint un moment que tous les organistes de la ville débarquent pour se faire un peu d'argent facile ! ... ".
La musique de chambre d'Honegger n'est pas moins intéressante à condition d'adhérer à son austérité, particulièrement sensible dans les Quatuors à cordes, n°1 (H 15), n°2 (H 103), n°3 (H 114). Un bel enregistrement de Sonates est paru chez Centaur.
Membre à temps partiel du Groupe des Six, Honegger a très tôt démontré de réelles aptitudes pour la conduite de la voix dans quelques mélodies chantantes, un genre qui ne faisait plus partie des préoccupations essentielles des compositeurs de l'époque (Petite Chapelle (H 7), Saluste du Barbas (H 152), et autres cycles).
Mais c'est surtout dans le domaine a priori démodé de l'Oratorio sacré ou profane qu'Honegger s'est le plus investi. Le Cantique de Pâques (H 18), Le Roi David (H 37), Judith (H 57), Jeanne au Bûcher (H 99), La Danse des Morts (H 131), Une Cantate de Noël (H 212), Saül, etc, sont autant d'oeuvres qui proposent un chant soliste ou choral dépourvu d'extravagances. On regrette seulement le recours, envahissant à mon goût, à un récitant commentant l'action, une façon de saluer l'auteur du livret, Paul Claudel (Jeanne au Bûcher), René Morax (Le Roi David), André Gide (Saül), ... .
Par exemple, Le Roi David est une oeuvre remarquable, qui gagne(rait) à ce qu'on y procède à quelques coupures susceptibles d'atténuer l'emphase du texte de Morax. L'oeuvre existe d'ailleurs en deux versions et la seconde (ici captée en concert) est de fait mieux équilibrée.
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Roussel nous a quitté en 1937 et Honegger en 1955; entre-temps, une guerre était passée par là et la musique française, qui avait toujours fait le choix d'une acoustique artistique, a viré de bord. Le Maître Olivier Messiaen (1908-1992) avait pourtant montré une voie évolutive possible, dans une forme de continuité avec Debussy, mais son plus remuant élève, Pierre Boulez (1925-2016), a opté pour une acoustique formalisée à l'extrême, au risque largement avéré d'être ignorée par un public qui n'avait rien demandé (Cf Musique 2001). On présume que ni Roussel ni Honegger n'auraient acquiescé mais la lenteur de la Justice est telle qu'on n'attend aucun verdict avant 50 ans.