Compositeurs contemporains

Kaija Saariaho (1952- ), compositrice finlandaise

Kaija Saariaho
Kaija Saariaho

La Finlande s'est éveillée tardivement à la "grande" musique, sous l'impulsion de Jean Sibelius (1865-1957), mais une fois lancée, elle n'a jamais cessé de revendiquer une place de choix dans le concert européen. Le plus brillant successeur immédiat de Sibelius fut assurément Einojuhani Rautavaara (1928-2016) mais d'autres musiciens de valeur ont vécu à peine en retrait, Joonas Kokkonen (1921-1996), Aulis Sallinen (1935- ) et Kalevi Aho (1949- ). Kaija Saariaho appartient à la génération suivante non pas tellement chronologiquement mais plutôt esthétiquement. En quittant le pays natal, elle a clairement manifesté son intention d'intégrer davantage la modernité à l'occidentale. Par bonheur, elle a préservé l'activité de ses gènes finnois ce qui, à la longue, lui a permis de fondre deux cultures au sein d'un alliage parfait. Longtemps étiquetée comme membre de l'école spectrale, avec tout ce que cela pouvait impliquer de réducteur, elle a réussi l'évasion parfaite à la faveur de la création, en 2000 au Festival de Salzbourg, de son premier opéra, "L'Amour de loin", une réussite totale qui l'a propulsée au firmament de la création musicale contemporaine.

Eléments biographiques

Kaija Saariaho (1952- ), de son vrai nom Kaija Anneli Laakkonen, est née au sein d'une famille non-musicienne. Ses premières émotions musicales, elle les a reçues d'un poste à transistors diffusant les programmes classiques des stations russes proches.

Elle a passé ses douze premières années de scolarité dans un établissement pratiquant la pédagogie Steiner qui convenait à sa nature introvertie. Cette méthode éducative est réputée pour favoriser le développement de chaque enfant à son rythme, lui proposant, outre les matières de base, des activités diversifiées en particulier artistiques, graphiques et musicales. C'est d'ailleurs à l'école que la jeune Kaija a tenu un violon pour la première fois. Elle s'est ensuite essayée au piano et même à l'orgue mais, handicapée par une timidité envahissante, elle n'a jamais donné l'impression de pouvoir briller en public. Autant elle rêvait d'être musicienne, autant elle doutait de ses capacités à y parvenir un jour.

Peu soutenue quand elle aurait eu besoin d'encouragements, elle a néanmoins persévéré en manifestant l'intention de poursuivre des études musicales supérieures. Ses parents - singulièrement son père - n'ont guère enclenché, ne lui prédisant aucun avenir comme interprète. Ils n'avaient tout simplement pas imaginé que leur fille brillerait un jour en composition.

Contrariée dans ses ambitions, Kaija n'a vu d'autre issue que de se marier prématurément, à 19 ans, seul moyen à ses yeux de fuir la prison familiale. Bien que ce mariage improvisé n'ait pas duré, elle a conservé son nom de mariée (Saariaho), ne souhaitant plus porter celui de son géniteur.

Enfin libre, elle est entrée à l'Académie Sibelius d'Helsinki, admise dans la classe de Paavo Heininen (1938- ). Elle y a rejoint deux condisciples également promis à un grand avenir, Magnus Lindberg (1958- ) et Esa-Pekka Salonen (1958- ). Elle a été immédiatement acceptée dans le groupe et ce fut sans doute sa première victoire sur l'adversité.

Salonen-Saariaho-Lindberg
Le trio Salonen-Saariaho-Lindberg à l'Académie Sibelius

Heininen dispensait un enseignement exigeant orienté vers l'avant-garde occidentale même si, par opportunité, sa production personnelle hésitait davantage entre tradition et modernité (Symphonie n°2, Kaukametsä, Concerto n°2 pour piano). Il était convaincu que le moment était venu, pour les compositeurs finlandais, de rompre avec le courant traditionnaliste encore très ancré à cette époque. Le trio Lindberg-Salonen-Saariaho a répondu, à sa manière, à cette attente en fondant la (toujours active mais de plus en plus exotique) Société Korvat auki (Littéralement "Oreilles ouvertes").

Saariaho a poursuivi ses études à Darmstadt et à Fribourg, fréquentant les enseignements de Brian Ferneyhough et Klaus Huber, tellement pointus et éloignés de ses aspirations profondes qu'elle n'a pas éternisé l'expérience. Peu d'oeuvres datant de ces années d'études subsistent d'ailleurs à son catalogue officiel. Im Traume (1980, partition revue en 1988), pour violoncelle, piano & électronique, a beau proposer une panoplie d'effets instrumentaux présumés innovants, elle manque encore de spontanéité.

Déçue par les excès de la complexité postsérielle pratiquée à Darmstadt, elle a cherché un nouveau point de chute, plus proche de ses aspirations. Informée des travaux de l'école spectrale française et intéressée par cette nouvelle expérience, elle a migré vers Paris, en 1982, ville où elle s'est installée durablement, y fondant une famille d'artistes.

Cette biographie succincte est issue d'une adaptation libre d'un ensemble de cinq entretiens que la compositrice a accordés, en 2017, à la station de radiodiffusion France Musique.

L'adhésion spectrale (1982-1989)

En fréquentant l'IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique), Saariaho a adhéré à l'idée d'envisager le son comme un sujet d'étude physique, de le disséquer pour mieux (?) le reconstruire, bref de le soumettre à une vaste opération de chirurgie esthétique. En pratique, cela impliquait la maîtrise d'un matériel électro-acoustique sophistiqué, piloté par ordinateur. En prônant le recours à la technologie, l'école spectrale rompait avec une tradition séculaire qui avait jusque-là choisi de faire confiance à l'instrumentarium traditionnel, patiemment perfectionné par sélection naturelle. Au contraire, elle recommandait l'admission des électrophones dans la grande famille des instruments de musique.

Note. Le courant spectral est né, en France, vers 1970, de la volonté de sortir de l'impasse postsérielle par une toute autre porte que celle choisie par les tenants - beaucoup plus nombreux - du postmodernisme polystylistique, qu'il soit américain (les minimalistes, Adams, Glass, ...) ou européen (Schnittke, Pärt, Penderecki, ..., Rautavaara, Norgard, ..., Andriessen, Ten Holt, ...). Bien qu'il plonge ses racines dans l'oeuvre de Giacinto Scelsi (1905-1988) (Ecoutez sans faute le début de Uaxuctum "Légende de la Cité maya" !), d'Horatiu Radulescu voire d'Olivier Messiaen, il a réellement pris forme sous l'impulsion de Gérard Grisey et Tristan Murail.

Le musicien spectral étudie l'anatomie du son en le décomposant en ses divers harmoniques qu'il visualise sur un sonagramme. Refusant d'abandonner le son à la fantaisie de la caisse de résonance (Cf Acoustiques musicales), il utilise un système complexe de filtres, d'oscillateurs et d'amplificateurs dans le but d'atténuer certaines composantes, d'en amplifier d'autres ou encore de les déplacer en fréquences voire d'en générer de nouvelles. Dans tous les cas, le but est de (re)constituer un son trafiqué présumé proche d'un idéal sonore virtuel. Tout est possible en électronique à condition d'agir sur le signal électrique, et non sur l'onde sonore proprement dite. Encore faut-il achever le travail en matérialisant le signal modifié au travers d'un système de haut-parleurs éventuellement spatialisés sur la scène afin d'en accentuer le relief.

Ce qui précède concerne la théorie mais en pratique, les choses sont plus nuancées : dans l'oeuvre de Murail, Terre d'Ombre (2004), l'électronique est surajoutée en direct à un matériau orchestral travaillé non conventionnellement en fragmentant les motifs mélodiques et en les confiant en séquence à des instruments différents voire en désaccordant une partie de ceux-ci d'un quart de ton.

L'expérience spectrale méritait certes d'être tentée mais le problème demeure d'en évaluer correctement les résultats. Il ne faudrait pas que les musiciens s'égarent en palliant un manque d'inspiration par un recours à des procédés issus de la physique appliquée : l'art est d'autant plus précieux lorsqu'il fonctionne comme un antidote à la dictature désormais omniprésente de la science et des techniques. Seul l'avenir nous rassurera que l'expérience spectrale ne rejoindra pas la cohorte de celles qui, même en sciences, s'avèrent à terme peu concluantes - ce qui n'est jamais déshonorant - et tombent dans l'oubli.

Saariaho a adhéré strictement à la méthodologie spectrale pendant 7 ans environ, produisant un premier catalogue d'oeuvres ingénieuses qui, à elles seules, ne lui auraient cependant pas permis de rejoindre le gratin des meilleurs compositeurs actuels. Laconisme de l’aile (1982), pour flût(ist)e & électronique, ne séduira pas grand monde avec son alternance de sons clairs et saturés à la limite du bruit. Verblendungen (1984), pour orchestre & bande magnétique (1984), suit un projet mieux délibéré : la pièce commence par déplacer les masses orchestrales sans ménagement mais progressivement, on découvre l'ascendance de l'électronique sur l'orchestre. Lichtbogen (1986), pour ensemble & électronique, Nymphéa (1987, dédié au Quatuor Kronos; l'oeuvre sera amplifiée avec succès pour orchestre, en 2001, sous le titre Nymphea Reflection), Io (1987), pour ensemble, bande & électronique, ou From the Grammar of Dream (1988) sont certes ingénieuses mais elles souffrent, à des degrés divers, d'imposer un produit fini à l'auditeur sans lui permettre de faire sa part du travail d'écoute. Le résultat est à prendre ou à laisser.

La plupart des pièces évoquées sont relativement courtes et c'est la conséquence quasiment inéluctable d'une complexité qui mobilise tellement l'attention de l'auditeur qu'elle le lasserait en insistant davantage.

Note. Une variante plus intuitive du spectralisme a existé Outre-Rhin, défendue par l'école de Cologne, initiée par Karlheinz Stockhausen. Moins radicale que l'école française, elle s'est davantage préoccupée de préserver des fragments mélodiques (spectralisme lyrique) et/ou rythmiques (spectralisme ludique). Une prochaine chronique évoquera l'exemple particulièrement convaincant du compositeur canadien, Claude Vivier (1948-1983).

L'évasion (1990-1999)

L'oeuvre de Saariaho a connu de beaux développements à partir des années 1990 : même si les techniques spectrales y demeurent bien présentes dans le traitement des timbres donc des couleurs, elle a pris progressivement ses distances avec le laboratoire électro-acoustique, renouant avec une tradition basée sur des éléments lyriques et rythmiques. Les oeuvres s'allongent et prennent une belle consistance.

Ce revirement semble apparenté à celui expérimenté par quelques aînés fameux dans un contexte similaire : tous, Alfred Schnittke, Einojuhani Rautavaara, Krzysztof Penderecki, Arvö Pärt et Valentin Silvestrov ont commencé leur carrière musicale en se frottant à une variante particulière de l'avant-garde musicale de leur temps avant d'en épuiser les effets et de se raviser.

Une oeuvre ou plutôt un diptyque, Du Cristal (1989) ... A la Fumée (1990), incarne bien cette mutation où l'orchestre se déploie à l'aise en intégrant habilement les sonorités d'une flûte turbulente et d'un violoncelle bougon (A la Fumée, vers 3:50).

Six japanese Gardens (1993) est un autre travail d'orfèvre, qui mixe astucieusement percussions et électronique. C'est un hommage à peine déguisé au grand compositeur japonais, Toru Takemitsu (1930-1996).

A la fin de la dernière décennie du 20ème siècle, Saariaho a acquis une réelle maîtrise de l'orchestre, qu'illustrent deux oeuvres admirables, Graal Théâtre et Oltra Mar. Graal Théâtre (1997) est une sorte de Concerto pour violon, parfaitement défendu, ici, par Gidon Kremer et Esa Pekka Salonen (Enregistrement Sony). Oltra Mar, créé en 1999 par l’Orchestre Philharmonique de New York, propose 7 préludes pour orchestre & choeur mixte planant évoquant Desert Music de Steve Reich, même si les procédés sont différents (Positionnez-vous, par exemple, en 31:12). Il devient clair avec cette oeuvre que Saariaho s'ouvre au monde extérieur et se diversifie enfin.

Pour la petite histoire, en 1998, Saariaho s'est souvenue de ses anciens condisciples sur les bancs de l'Académie Sibelius, Esa-Pekka Salonen et Magnus Lindberg. A l'occasion de leur 40ème anniversaire, elle leur a offert Forty Heartbeats, un montage orchestral réparti sur 12 feuillets volants pouvant être joués dans un ordre quelconque voire être repris dans des tempi différents. Les musiciens se font souvent des petits cadeaux de ce genre.

Graal Théâtre

Oltra Mar

Sur l'enregistrement Sony qui précède, vous trouverez un complément de choix, le cycle vocal Château de l'Ame (1996, admirez la déclamation typiquement française). En traitant la voix chantée avec respect, Lohn (1996), pour soprano & électronique, préfigure de même les grandes oeuvres vocales à venir.

En faisant l'expérience de la voix et en l'ouvrant à une respiration large, il semble bien que Saariaho ait enfin trouvé sa voie. Il ne lui restait plus qu'à franchir la porte de l'opéra, ce qu'elle a fait en entrant dans le siècle suivant.

l'ascension (2000- )

Kaija Saariaho a définitivement gagné l'estime des amateurs lorsqu'elle a abordé l'opéra, non en le soumettant aux contraintes de ses recherches passées mais en l'insérant dans le cours de l'histoire du genre, là où l'avait laissé Olivier Messiaen avec son mémorable Saint-François d'Assise. L’Amour de loin, sur un livret de l'écrivain franco-libanais Amin Maalouf (L'oncle du trompettiste Ibrahim Maalouf, connu des amateurs de jazz), s'impose, de fait, comme l'un des grands chefs-d'oeuvre de l'opéra contemporain. Basée sur une tranche de vie du troubadour Jaufré Rudel, l'oeuvre plonge ses racines dans un passé suffisamment lointain pour éviter le piège du modernisme frivole (Acte 2 : l'émouvant air aux accents médiévaux "Jamais d'amour je ne jouirai"). Saariaho a conçu une partition qui épouse idéalement la prosodie française. L'oeuvre a connu une création retentissante au Festival de Salzbourg (2000), dans une mise en scène de Peter Sellars, puis elle a voyagé dans le monde, reprise en Finlande dans une version superlative dirigée par Salonen, puis à Londres (Inexplicablement chantée en anglais avec le concours de la Compagnie du Cirque du Soleil !), enfin au MET, dans une mise en scène mémorable de Robert Lepage. Quatre versions parmi d'autres pour un opéra récent, c'est rarissime et c'est surtout le signe que l'oeuvre est autant inspirante qu'inspirée. Elle a d'ailleurs été récompensée par un Grawemeyer Award. Ont suivi à la scène : Adriana Mater (2005, un drame sombre sur fonds de viol, de vengeance et de pardon salvateur), Emilie (2008) et Only the Sound remains (2015, oeuvre inspirée par deux pièces de Théâtre Nô de Tsunemasa Hagoromo, adaptées par Ezra Pound et Ernest Fenollosa). En 2020, devait être créé, Innocence, au Festival d'Aix en Provence mais la pandémie virale en a décidé autrement, reportant l'événement à la saison 2021. Ecoutez, tant qu'il demeure disponible sur la chaîne Arte, l'intégralité de ce drame de la résilience après un attentat terroriste. Ne vous étonnez pas d'y entendre chanter 9 langues différentes, c'est l'histoire qui veut cela. A ces opéras, il convient d'ajouter une oeuvre puissante, La Passion de Simone (2006), un oratorio inspiré de la vie de Simone Weil.

Note. Bien qu'elle s'exprime peu sur le sujet lors de ses interviews, l'engagement de Kajia Saariaho pour la cause féminine est manifestement latent. Ce n'est guère une surprise si l'on se rappelle les difficultés qu'elle a rencontrées pour s'imposer dans l'univers très masculin de la composition musicale. Mal entourée par ses parents et peu considérée à ses débuts par ses pairs (sauf au Conservatoire d'Helsinki), elle avait quelques raisons d'être méfiante. A moitié amusée, elle raconte cette scène désolante où s'étant présentée aux répétitions de l'une de ses premières oeuvres (In Traum, pour violoncelle & piano), les musiciens déjà présents sur scène l'ont prise pour la tourneuse de pages ! Plus tard, elle a fatalement connu les contraintes domestiques liées à la maternité, la privant à des moments inopportuns de la tranquillité d'esprit nécessaire à la concentration compositionnelle. Après tout, ce n'est pas vraiment un hasard si un grand nombre de musiciens célèbres (Haendel, Beethoven, Schubert, Tchaïkovski, Bruckner, Ravel, ...) ont vécu dans un célibat relatif.

Dès lors, on comprend mieux le choix des sujets de quelques-unes de ses oeuvres vocales majeures :

Jaufré Rudel
Jaufré Rudel

- L'amour de loin célébré par l'opéra éponyme est une variante idéalisée de l'amour courtois, tel qu'aurait pu le chanter le troubadour Jaufré Rudel (début du 12ème siècle). Selon la légende importée dans l'opéra, il serait parti pour la 2ème Croisade, secrètement motivé par la rencontre de la belle comtesse Clémence de Tripoli. Un pélerin a servi de lien entre les deux personnages qui ne se sont jamais vus qu'en pensée, suscitant une passion idéalisée chez chacun. Malade pendant son voyage, Jaufré n'a découvert sa belle qu'au moment de mourir dans ses bras. On ne peut manquer de s'étonner qu'un sujet aussi éloigné de nos préoccupations contemporaines ait pu inspirer une compositrice issue de l'électro-acoustique.

Emilie
Emilie Du Châtelet

- Emilie rend un hommage inattendu mais absolument pertinent à Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise Du Châtelet (1706-1749). Jamais contrariée par son père ni par son mari, elle fut une femme libre, de lettres autant que de (vraie) science. Mathématicienne et physicienne à une époque où les deux professions étaient largement confondues, elle a ébloui la Cour de Versailles, seulement critiquée pour avoir été la maîtresse de l'insolent Voltaire. On lui doit une traduction critique de l'oeuvre majeure d'Isaac Newton Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica, ce qui pour tous ceux, peu nombreux, qui ont consulté cet ouvrage aussi génial que brouillon, a représenté une vraie performance, d'autant qu'elle a largement contribué à imposer la notation analytique de Leibniz telle qu'elle est encore enseignée de nos jours.

Simone Weil
Simone Weil

- Simone Weil (1909-1943) est une philosophe humaniste dont l'ouvrage majeur "L'Enracinement" a été célébré par Albert Camus comme étant le plus lucide écrit sur notre civilisation. Juive contestataire (en particulier de l'Ancien Testament), chrétienne convertie mais rebelle, elle a vécu sa propre foi en communion avec l'humanité souffrante jusqu'à y perdre la vie en pleine guerre, à 34 ans seulement. Saariaho a parcouru son existence comme un chemin de croix en 15 tableaux. Ne confondez pas Simone Weil avec la femme d'état, Simone Veil (1927-2017), qui est entrée au Panthéon en 2018; elle n'a pas connu cet honneur mais elle se consolera en apprenant qu'un cratère vénusien porte son nom.



L'exercice du chant a nettement contribué à humaniser l'art de Saariaho, lui assurant son meilleur passeport pour l'éternité. Les oeuvres vocales se sont dès lors multipliées à partir du tournant du siècle, dédiées à quelques interprètes fidèles (Karita Mattila, Dawn Upshaw, ...) : Quatre instants (2002), Leino Songs (2008), Mirage (2008) pour soprano, violoncelle et orchestre et True Fire (2014), pour baryton & orchestre.

Dès lors, c'est toute son oeuvre instrumentale qui a pris un nouveau virage où la modalité a refait surface au service de motifs mélodico-rythmiques réinventés : Nymphéa reflection (2001), L'Aile du songe (2001, Part 1, Part 2, en fait un concerto pour flûte & orchestre), Orion (2002, Memento Mori, Winter Sky, Hunter), Notes on Light (2007, Part 1, Part 2, Part 3, Part 4, Part 5) pour violoncelle et orchestre, Laterna Magica (2008) et D'om le vrai Sens (2010, Part 1, Part 2, Part 3, Part 4, en fait un Concerto pour clarinette ambulante si vous suivez bien les évolutions sur la scène de Kari Kriikku, par exemple dans le finale) sont autant d'oeuvres majeures à ne manquer sous aucun prétexte.

Le matériau de la dernière scène de L'Amour de loin a été retravaillé pour violon et orchestre et le résultat Vers toi qui est si loin (2018) témoigne du degré de plénitude désormais atteint par Saariaho.

En musique de chambre, il ne reste plus grand chose des expériences de jeunesse, remplacées par l'exploration de nouvelles techniques de jeu susceptibles d'élargir la panoplie des effets acoustiques sur instruments traditionnels. C'est particulièrement sensible dans Sept Papillons (2000) pour violoncelle solo, Vent nocturne (2006), pour alto & électronique et surtout Trio à clavier Light and Matter (2014).

Kaija Saariaho a suivi une trajectoire constamment ascendante : formée au sein d'un cadre de recherche académique, elle a su en retenir la part utile à son art et s'en affranchir. En prenant son indépendance, elle a permis que sa musique passe du stade de l'effet à celui de l'affect. Son oeuvre compte actuellement parmi les plus fréquemment jouées de par le monde.