Peteris Vasks (1946- ) s'impose aujourd'hui comme le compositeur balte le plus en vue. Il est honoré dans son pays natal, la Lettonie (qui lui consacre un Festival annuel à Cesis), mais aussi à l'étranger où plusieurs festivals l'ont invité en résidence (Suède, Pays-Bas, Royaume-Uni, Allemagne, Suisse et même Australie).
En France, en 2005, il a reçu un "MIDEM Awards" pour couronner les enregistrements de sa Symphonie n°2 et de son Concerto pour violon n°1 (Cf infra).
Né dans une famille baptiste (Son père était pasteur), il a étudié le violon puis la contrebasse, deux instruments qu'il a pratiqués dans plusieurs orchestres lettons avant de se reconvertir dans la composition. Il est alors entré tardivement au Conservatoire de Vilnius, qui l'a diplômé en 1978. Le catalogue de ses oeuvres achevées commence effectivement peu avant cette date.
Vasks n'a pas trouvé immédiatement le style qui lui convenait. Suivant l'exemple d'autres compositeurs de sa génération (Pärt, Rautavaara, Penderecki, Gorecki, Silvestrov, ...), il a participé aux "expériences" alors à la mode (Début du Quatuor à cordes n°1, daté de 1977) et comme eux, il s'en est détaché lorsqu'il a réalisé qu'elles ne correspondaient en rien à ses aspirations profondes et qu'elles le menaient dans une impasse.
Tout n'était pourtant pas indigne d'intérêt dans ses premières compositions comme en témoignent, par exemple : 1) le Cycle en 4 parties, pour piano (1976) et 2) certains passages des 2ème et 3ème mouvements du quatuor précité. Les oeuvres de cette période ayant été peu enregistrées, il n'est pas facile d'en trouver des illustrations sonores en dehors des archives de la Radio lettone. Deux oeuvres particulièrement réussies qui évitent les extravagances que l'on pourrait redouter ont particulièrement retenu mon attention : Grāmata čellam (The Book for Cello, 1978, Fortissimo, Pianissimo, ici dans une version de concert) et le Concerto pour timbales & percussions (1979. Cette oeuvre singulière décline en six mouvements contrastés (Preludio, Toccata I, Elegia, Toccata II, Cadenza & Postludio) tous les registres expressifs allant de la contemplation élégiaque à la révolte).
Message (1982), pour cordes, percussions et deux pianos est une autre oeuvre magnifique mais elle est d'un accès plus malaisé tant elle est âpre et dramatique; elle doit beaucoup à Lutoslawski, de fait un modèle de cette première période.
Peteris Vasks avait 45 ans lorsque la Lettonie a recouvré son indépendance suite à l'effondrement de l'URSS. Comme la plupart de ses concitoyens, il a vécu l'événement comme une libération et, de fait, sa musique est globalement passée d'un pessimisme inquiet à un optimisme confiant. Cette évolution est à mettre en rapport avec une prise de conscience à plusieurs niveaux : 1) un retour à la spiritualité héritée de l'éducation reçue, d'où un regain d'intérêt pour la musique religieuse (Dona nobis Pacem), 2) un retour aux racines de la musique populaire lettone (Doux et pastoral Concerto pour cor anglais, daté de 1989) et enfin, 3) une évocation de la fragilité de la Nature lorsqu'elle est menacée par l'activité humaine (Musica Adventus, en fait une instrumentation par le compositeur du 3ème Quatuor, propose une superbe parabole musicale qui alterne les passages sereins et ceux, inquiets qui évoque la lente destruction de notre planète). Un beau CD, paru chez Naxos, propose plusieurs oeuvres pour flûte, en particulier Landscape with Birds et un adorable Concerto.
En cherchant un juste équilibre entre ces causes, quelque part entre Culture et Nature, la musique de Vasks a gagné en spiritualité et en "audibilité". Demeurait le problème de la faire entendre au-delà des frontières lettones. Une retrouvaille a grandement contribué à le résoudre.
Le violoniste Gidon Kremer (1947- ), l'autre musicien letton de renommée mondiale, est connu pour avoir aidé nombre de musiciens contemporains ayant souffert des tracasseries imposées par l'ancien régime soviétique (Alfred Schnittke, Valentin Silvestrov et beaucoup d'autres). Kremer et Vasks s'étaient rencontrés pendant leurs années d'études mais leurs trajectoires avaient divergé. Elles ont reconvergé, dans les années 1990, lorsque Kremer a commencé à d'intéresser à la musique "nouvelle manière" de Vasks. Il lui a commandé un Concerto pour violon, qu'il l'a créé au Festival de Salzbourg, en 1997 (Concerto n°1 "Distant Light"; il existe un Concerto n°2 "In Evening Light", plus récent mais non liée à une commande de Kremer). La carrière internationale de Vasks était définitivement lancée.
Cette collaboration a stimulé la diffusion de plusieurs autres oeuvres importantes, avec Kremer au violon ou à la direction de son ensemble "Kremerata baltica" (Musica serena, dolorosa & appassionata, Viatore, Meditation, Lonely Angel, Symphonie n°1 pour cordes "Voices", Epifania. Vox amoris a aussi été créée par Kremer mais ce n'était pas une commande émanant de lui.
Musica dolorosa (1983) a été une charnière entre la première manière de Vasks et la seconde où la dimension spirituelle a gagné en importance. Sa conception du lyrisme a commencé à reposer sur de longues lignes mélodiques flottant en apesanteur (Presence, pour violoncelle et cordes) et retombant parfois sur terre avec fracas. Un bel enregistrement paru chez Wergo propose d'autres oeuvres significatives (Cantabile, Botschaft, Musica dolorosa et surtout Stimmen).
Le grand orchestre ne fait pas nécessairement partie de la palette instrumentale de Vasks, d'ailleurs sa Symphonie n°1 "Voices" est encore pour cordes seules. Par contre, les Symphonies n°2 et n°3, utilisent un effectif plus traditionnel. Mais c'est surtout dans le genre concertant qu'il a déployé la plus grande diversité sonore : les Concertos pour violon (n°1, n°2), pour violoncelle (n°1, n°2), pour alto, pour hautbois (plein de légèreté), pour cor anglais et pour flûte sont vraiment dignes d'intérêt.
La musique de chambre est peu présente au catalogue. Les cordes y occupent à nouveau une place de choix, en particulier dans les 6 Quatuors achevés à ce jour. Ensemble ils illustrent l'évolution du style de Vasks, de l'expérimental et quelque peu "artifiviel" n°1 aux plus aboutis n°2, n°3, n°4, n°5, n°6, mélanges de "nouvelle" simplicité et de complexité maîtrisée.
Le piano ne semble pas avoir été un instrument de prédilection pour Vasks et, de fait, il est rare qu'il apparaisse à découvert. Et quand il le fait, comme dans The Seasons, il (ré)sonne prudemment minimaliste.
Par contre, il s'insère avec bonheur dans quelques musiques de chambre telles, Episodi e canto perpetuo et Plainscapes, pour trio à clavier, deux oeuvres qui ont préparé le grand chef-d'oeuvre que constitue le Quatuor à clavier.
En vrai musicien balte, Vasks aime le chant choral et il lui a réservé quelques-unes de ses plus belles pages. Sans surprise, la plupart empruntent de près ou de loin aux rites de la chrétienté. En cela il n'a fait que rejoindre ses collègues finlandais, polonais, estonien, ukrainien mentionnés en introduction. Ainsi, Plainscapes, cette fois remanié dans une version pour choeur, violon & violoncelle, évoque clairement le style d'Arvö Pärt (vers 11:20).
Deux superbes enregistrements, parus chez Ondine, proposent quelques oeuvres contemplatives bien inspirées : 1 (Pater Noster, Dona nobis Pacem & Missa) et 2 (Laudate Dominum, Prayer & The Fruit of silence). Fouillez, il en existe beaucoup d'autres !
Vasks compte parmi les rares compositeurs de notre temps encore capable de séduire et d'innover (sans brader) dans un langage accessible au plus grand nombre. Sa production est d'une qualité remarquablement constante, ni mièvre ni gratuitement agressive. En cela, il a hérité d'une caractéristique constante chez les musiciens baltes : dans des contrées où l'hiver est long et les jours sont courts, la pratique musicale est extrêmement répandue, reposant sur la pratique du chant choral. Il en est résulté une tradition au service d'une musique constamment chantable et souvent chantante.
A bientôt 80 ans, Vasks ne cesse de composer et quelques oeuvres récentes démontrent qu'il a encore beaucoup à raconter, telle cette Sonata estiva (2022), qui réussit brillamment l'exercice de style toujours périlleux d'une oeuvre pour violon solo (Dans la même veine, ce Duo pour violon & violoncelle). Les maisons d'édition ne s'y trompent pas qui font de Peteris Vasks l'un des compositeurs vivants les plus enregistrés (et, on l'espère, écoutés !).